Chapitre 10

La nuit fut aussi lourde qu’agitée pour notre petite Anda. Elle était tellement épuisée qu’elle sentait un poids immense l’obliger à rester au lit pour récupérer. Mais son sommeil n’était pas doux et reposant, étant donné ce qu’elle avait vécu la veille. Elle se sentait mal, même inconsciemment.

A son réveil, elle ne réalisa pas immédiatement qu’elle se trouvait bien dans une des nombreuses chambres de la demeure de Cassian. Etait-ce un rêve ? Un espoir ? Peu à peu, elle reprit conscience des choses. Si elle avait eu l’impression de passer une éternité dans ce lit, il était relativement tôt lorsqu’elle mit un pied en dehors de la chambre. Elle hésita à demander à Cassian s’il était debout également, et approcha finalement de sa porte en tendant l’oreille, sans oser pénétrer dans la pièce. Haussant les épaules, elle descendit les escaliers qui menaient au jardin, pour se délecter de la fraîcheur de la matinée en attendant que son ami la rejoigne.
Ce qu’il fit une vingtaine de minutes plus tard.

Ils prirent un petit déjeuner rapide avant de se débarbouiller. Autant ne pas traîner ; Anda voulait profiter au maximum de cette journée. Elle ne réalisait pas réellement qu’elle avait fui la maison et désobéi à son père. Et elle ne savait pas du tout ce qu’elle allait faire le soir venu. Peut-être allait-elle se montrer raisonnable, peut-être était-ce une nouvelle vie qui s’annonçait à elle.

« – Prête ? »

Le soleil était bas dans le ciel lorsque Cassian tendit la main à Anda, pour l’inviter à se téléporter avec lui. Elle l’observa avec un sourire avant de hocher la tête. Et la seconde d’après, Anda n’en crut pas ses yeux.

 

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Ils se trouvaient à l’entrée de la cour du palais. Du moins, ce qui faisait office de cour. Ce n’était pas vraiment rond, ni carré, ni même pavé. De grandes habitations sortaient de terre et s’élevaient dans les airs, entourées de végétation en tout genre, de fontaines et de sculptures, si bien qu’Anda n’avait pas l’impression de se trouver face à la demeure de la famille royale et quelques-uns des plus riches habitants du royaume.

Le palais était un parfait mélange de la nature. Fait de pierres, de bois, de topaze et de turquoises, pierres précieuses qui définissaient le royaume féerique, la bâtisse était élégante, massive, et légère à la fois. Anda n’aurait pu rêver plus beau palais. Elle aurait pu s’attendre à quelque chose de plus imposant, ou au contraire de plus épuré. Mais elle se sentait incroyablement satisfaite, si ce n’était surprise.

Il n’y avait pas encore beaucoup d’activité. Le rythme légendaire des résidents du palais, dont son père lui avait tant parlé, elle n’en était pas réellement témoin.

« – Où sont les gens de la haute ? »

 

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Cassian pouffa, avant d’indiquer le ciel et la course du soleil.

« – T’as vu l’heure qu’il est ? Même les gens riches ont droit à leurs grasses matinées. »

Anda haussa les épaules, ironiquement désolée de penser de travers. Elle se sentait complètement nouvelle dans ce monde qui était pourtant le sien. Mais elle avait passé sa vie à l’extrémité de la forêt avec son père, et même si elle avait eu une éducation tout à fait correcte, elle n’avait jamais vraiment mis les pieds dans les autres régions du royaume et avait l’impression de tout découvrir.

« – J’en sais rien, on pourrait penser qu’au cœur du royaume, l’activité ne dort jamais.
– Faut pas croire, c’est pas parce que les gens ont du fric qu’ils n’ont pas besoin de dormir et d’un peu de calme. Pendant la journée c’est certain qu’il y a une différence avec ton train de vie, mais tout le monde a droit à un matin tranquille. »

Il lui sourit pour la rassurer, nullement en train de l’enguirlander. Il était plutôt heureux de pouvoir lui apprendre de nouvelles choses sur la façon dont les fées vivaient ici.

 

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Quelques fées finirent par sortir du palais et sa cour, habillées simplement et trimbalant divers sacs en se dirigeant vers l’orée de la forêt. Anda se tourna vers Cassian d’un air interrogateur.

« – Beaucoup passent la matinée à pêcher, ça se fait bien ici. Y’a qu’à aller dans les quartiers voisins où y’a pas mal de fleuves.
– Parce que tu crois qu’on pêche pas, chez les paysans ? »

Cassian rit en secouant la tête.

« – C’est pas du tout ce que je veux dire, mais on pourrait ne pas penser que ça se fasse vraiment dans un environnement si riche. »

Finalement, il ne restait pas plus de fées présentes que dix minutes plus tôt. Mais bien décidée à profiter de l’endroit même en l’absence de peuple, Anda commença à s’avancer vers les objets qui trônaient dans la cour. Elle tomba rapidement amoureuse d’une sculpture représentant une petite danseuse, qu’elle trouva fort élégante et retransmettant bien l’esprit délicat des fées.

« – Faudra que je demande à ma tante de m’en faire une réplique pour ma chambre. Elle est trop belle. »

Cassian sourit doucement, imaginant son amie embarquer la sculpture comme une petite voleuse malicieuse, trop heureuse d’avoir trouvé une décoration à son goût.

 

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« – Tu as envie de boire quelque chose ? »

Anda le dévisagea, pas certaine de savoir si c’était une question piège ou non.

« – Boire ?
– Un sirop, du lait de plante ou quelque chose comme ça, histoire de patienter un peu si tu as soif…
– Ah ! Pourquoi pas ! »

Alors il fit un mouvement de tête en direction de l’habitation la plus proche de l’entrée de la cour, à sa droite. Elle était pourvue d’une petite terrasse et d’un bar derrière lequel se trouvait une fée qui avait l’air de le tenir. Ou du moins, de le nettoyer en attendant la journée qui arrivait. Il invita Anda à s’installer et salua la fée.

« – Vous avez la même robe que moi !
– Ah ! Anda, je te présente Lilou.
– Vous vous connaissez ?
– J’ai mes contacts ici oui, je t’ai dit que je venais au palais de temps en temps.
– Mais pourquoi elle a la même robe ? »

Cassian et Lilou se mirent à rire.

« – J’imagine que l’artiste qui l’a créée n’en a pas fait qu’une ?
– Vous l’avez achetée à Celesta Sial ?
– C’est exact !
– Ah ! C’est ma tante, en fait…
– Tu en as une tante talentueuse !
– Merci… »

La fée sourit largement, toujours heureuse de rencontrer de nouvelles personnes.

« – Que voudrais-tu boire ? »

Anda haussa les épaules.

« – Quelque chose que j’ai pas l’habitude de boire. Et de corsé !
– De corsé ?
– Ben ouais, un truc d’adulte quoi ! »

 

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Cassian leva un sourcil et attendit de voir ce que Lilou allait lui servir, sourire en coin. Réfléchissant en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire, elle mélangea quelques bouteilles, secoua le tout et attendit la réaction d’Anda qui avala une généreuse gorgée du breuvage. Après une seconde à sembler ne pas apprécier ce qu’elle avait dans son verre, peut-être un peu trop fort à son goût, son visage se barra d’un très large sourire et elle remercia Lilou pour la boisson. Perplexe, Cassian se pencha vers le verre afin d’en sentir l’odeur. Entre les parfums très fruités qu’il dégageait, il remarqua très nettement les bulles lui pétiller au nez.

« – Dites donc, vous avez vu l’heure qu’il est ? »

Si Lilou pouffa en haussant les épaules, Anda fit mine de ne pas apprécier le sous-entendu.

« – Je fais bien ce que je veux ! Dix-huit ans coincée dans cette maudite forêt, laisse-moi apprécier ma journée ! »

 

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Pas réellement sérieux, Cassian lança à Lilou un regard accusateur, qui se contenta d’hausser les épaules innocemment.

« – T’inquiète ça va rien lui faire, au pire elle sera un peu pompette. »

Mais ladite pompette était trop occupée à admirer la façade de la bâtisse au lieu de rétorquer quelque chose aux nouveaux sous-entendus.
Ils restèrent près du bar pendant un bon quart d’heure, à discuter avec Lilou et à échanger diverses anecdotes, avant qu’Anda ait fini sa boisson et décidé qu’elle souhaitait bouger de nouveau. Cette fois, elle se dirigea de façon déterminée vers le petit pont qui séparait l’avant de la cour de l’arrière, avec l’accès à l’entrée royale du palais.

Mais ce qui retint l’attention d’Anda ne fut d’abord pas de vouloir visiter l’intérieur de l’habitation. Non, elle vit au fond de la cour une fée dont les ailes n’étaient pas comme les siennes. Et même de loin, elle pouvait dire qu’elle était pourvue d’une incroyable beauté.

« – Qui est-ce ? »

Cassian suivit son regard et sourit doucement.

« – C’est la princesse. Elle est souvent levée tôt pour s’occuper des petits tracas du royaume. Et puis elle aime profiter du calme de la matinée.
– Aaah… »

 

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« – Je ne l’imaginais pas rousse. Ni à la peau bleue foncée, mais plus claire et plus douce.
– Tu n’as jamais appris à connaître la famille royale à l’école ?
– Je savais que l’héritière était une fille, mais je ne me rappelais pas des autres détails. »

Cassian se mit à rire.

« – Hé bien voilà, tu as croisé la princesse.
– Croisé, tu parles ! »

Avec un sourire malicieux, Anda fit un mouvement de tête en sa direction.

« – On pourrait pas aller la saluer, dis ? »

Son ami secoua la tête, pas vraiment convaincu et assez amusé par le comportement de plus en plus assuré d’Anda.

« – C’est pas parce que je suis assez habitué pour te faire vagabonder dans la cour sans problème que ça veut dire qu’on peut aller embêter tous les résidents du palais sans problème. »

Anda lui répondit en tirant la langue, ce qui provoqua un nouveau rire chez les deux amis.

« – Pas drôle ! Est-ce qu’on pourrait au moins s’approcher du palais un peu plus ? »

 

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Cassian soupira gentiment.

« – Ce n’est pas vraiment judicieux de faire la touriste à côté de l’entrée royale tu sais…
– Mais quoi ! Je croyais qu’il n’y avait pas que les dirigeants du royaume qui habitaient là… ils ne gênent pas le palais, eux !
– Non c’est sûr, mais ils savent rester à leur place. La grande bâtisse du fond, c’est le palais en lui-même. Et de chaque côté sont les habitations des personnes riches voulant résider ici. Ils se croisent tout le temps mais n’investissent pas les quartiers royaux quand ça leur chante. »

Anda hocha la tête.

« – Donc j’imagine que ça ne serait pas très futé qu’une petite résidente du bout de la forêt s’incruste où elle veut. J’ai bon ?
– Effectivement. Ta présence ne gêne pas vraiment dans la cour, et puis tu es avec moi, on me connait assez bien ici. Mais il ne faudrait pas pousser sa chance trop loin. Et puis relaxe, on a toute la journée pour se balader ici ! Tu es loin d’avoir tout vu… »

 

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