Chapitre 13

Il ne fallut pas longtemps à la reine pour se rendre compte de la présence de Revan et Anda, au fond de la pièce. Anda qui tenait à peine debout, retenue par le bras grâce à son père qui avait anticipé la pire des réactions. Et il avait eu raison. Elle n’avait plus conscience de grand-chose. Si son corps se trouvait bien au palais, son esprit s’était arrêté sur une image où tout était différent. Une image où rien de ceci n’arrivait. D’ailleurs, elle n’avait même pas rencontré Cassian. Mais valait-il mieux qu’elle l’ait fait ?

La reine ne bougeait pas plus. Elle avait d’abord fait un pas, mais s’était aperçue que le visage de celui qu’elle devait recevoir, en tant que leader du royaume, ne lui était pas étranger. Loin de là. Il y avait une éternité que ses yeux ne s’étaient pas posés sur lui. Alors même si la raison de sa présence aurait dû la rendre plus paniquée qu’elle ne l’était, elle ne put s’empêcher d’échanger un long regard avec Revan.

 

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Mais elle se reprit rapidement. Si elle était heureuse et surtout bien nostalgique d’avoir un tel visage en face d’elle, elle n’en oubliait pas la raison qui faisait qu’elle avait passé tout ce temps sans le voir. Elle ne devait pas le voir, elle aurait même dû l’oublier.

« – Revan… que fais-tu ici ? »

L’intéressé s’approcha d’elle, une étincelle dans les yeux. Elle était aussi belle que dans ses souvenirs. Lui aussi aurait dû avoir un visage fermé. S’excuser, et s’en aller. Mais il n’arrivait pas à détourner son regard. Comme si le temps s’était arrêté, il semblait redécouvrir la mère de sa fille sans remord, et sans l’envie de quitter l’endroit. Pourtant, la raison de sa venue n’était pas sans conséquence.

« – Je suis… Je suis venu parce qu’on m’a convoqué à cause… à cause d’Anda. C’est nous que tu dois recevoir. »

Dans un réflexe, il accompagna ses paroles d’un mouvement de bras pour désigner Anda, toujours en fond de pièce, figée. Elle observait la scène comme si elle était irréelle. Qu’elle allait forcément finir par s’éveiller.
La reine ne réagit pas immédiatement. Elle prit une seconde pour analyser les paroles de Revan, comme si elle ne voulait pas les comprendre.

 

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Mais elle finit inévitablement par tourner la tête du côté de sa fille, qui la fixait sans vouloir réaliser ce qu’il se passait. Sans qu’elle ne puisse se contrôler, un sourire se dessina lentement sur les lèvres de la reine. Oh, elle n’aurait pas dû. Il avait bien été convenu qu’elle ne doive jamais la rencontrer. Mais que pouvait faire une mère face à son enfant, en dehors de ça ? Il était impossible pour elle de se résoudre à les mettre dehors ; à s’emporter.

Son sourire glaça Anda. Une sensation de choc parcourut son échine, mais elle soutint son regard. Etait-elle bien réelle ?

 

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« – Anda… »

L’intéressée n’eut nul besoin d’acquiescer. Evidemment qu’elle la reconnaissait. Elle ne l’avait jamais vue, mais comment pouvait-elle douter de son identité ? Elle avait les mêmes yeux, la même douceur. Ses traits étaient un parfait mélange de ses parents. Elle n’aurait pu rêver plus belle mère. Elle était tant fascinée par sa présence que la dimension de ce que son origine représentait ne restait même pas dans son esprit. Ni tout ce que cela impliquait.

La reine tourna de nouveau la tête vers Revan qui ne savait pas plus comment se comporter qu’une minute plus tôt.

« – … C’est elle qui s’est introduite dans le palais ? D’après les gardes… »

Revan était autant confus qu’heureux d’être là. Mais il fallait bien l’avouer, la raison de sa présence n’arrangeait rien à la situation.

« – Oui, je ne sais pas pourquoi… en fait… en fait, on a eu quelques soucis et… enfin je veux dire elle est venue sans mon consentement et… je suis vraiment désolé si ça te cause des ennuis…
– Revan… tu crois vraiment que je vais vous enguirlander ? »

Affublé d’un air coupable, l’intéressé laissa un sourire se faire sa place sans changer vraiment d’expression, ce qui donna naissance à un faciès pour le moins étrange.

« – Merci Soléa… »

Elle le regarda avec la plus grande des tendresses. Elle n’avait jamais oublié l’air adorable qu’il pouvait avoir à ne pas savoir comment réagir à ses paroles. Elle en avait bien souvent été habituée.

 

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Celui qui comprenait le moins la situation était sans aucun doute Cassian, qui semblait planer depuis que Soléa s’était tournée vers ses trouble-fêtes. Il écoutait attentivement ce qui se déroulait sous ses yeux, se demandant comment tout ce petit monde se connaissait, avant de se secouer pour réaliser qu’il s’agissait bien d’Anda, collée à l’escalier. Comme s’il s’éveillait d’un coup, il fit le tour de celui-ci pour la rejoindre.

« – Ben alors, t’as voulu jouer les fouines sans moi ? »

Avait-il conscience de ce qui arrivait ? Que le Revan campagnard du fin-fond du royaume discutait avec la reine, sans tante, sous-entendant qu’il la connaissait ? Que ce même Revan avait formellement interdit à sa fille d’investir le cœur du royaume alors qu’il y avait lui-même ses contacts, en la personne la plus haut placée ?
Anda se tourna vers lui, le visage fermé. Elle tenta d’ouvrir la bouche mais ne sut que répondre. Effectivement, elle n’avait pas voulu le mêler à son escapade, mais ce n’était pas cette information qu’elle retenait de la situation.

 

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Soléa plissa les yeux, perplexe. Elle regarda Revan avec un air interrogateur, étonnée de voir les deux jeunes fées se parler.

« – Ils… Ils se connaissent ? »

Revan acquiesça doucement, la mine basse.

« – C’est même plus compliqué que ça…
– Pourquoi ?… Il ne faut pas ? »

Cassian avait tiqué, commençant à se rendre compte qu’il y avait un problème plus profond qu’il ne le pensait.

« – Et bien… »

Soléa jeta un coup d’œil alentour avant de lever les bras vers les escaliers.

« – S’il vous plait, montez. Nous ne pouvons pas discuter ainsi ici. »

Elle fit signe de la suivre, ouvrant la marche vers un étage plus privé. Ils avaient de la chance que la journée soit encore à peine entamée, mais mieux valait s’assurer une certaine tranquillité.

 

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Ils arrivèrent dans un nouveau salon ouvert sur une seconde cuisine. La reine les invita à s’asseoir avant de chercher ses mots. Que pouvait-elle bien dire ? Elle avait envie d’exprimer à Anda combien elle la trouvait belle. Elle avait envie de tout lui expliquer mais aussi, elle en avait peur et aurait tout simplement dû la renvoyer chez elle avec son père.
Revan d’ailleurs, n’avait d’yeux que pour Soléa. Il n’en avait pas le droit, et il n’était pas à sa place se faisant. Mais qu’y pouvait-il ? Se rappeler que les soucis étaient bien plus multiples ? Il préférait savourer chaque petite seconde comme si elles n’avaient aucune conséquence.

Mais Cassian au milieu de tout ceci, cherchait encore des réponses. Il était le moins à même de se faire une idée de ce qu’il se passait réellement.

« – … Quelqu’un pourrait-il m’expliquer ? »

 

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Anda n’avait aucune envie de voir ladite explication arriver. Elle avait bien entendu ce qui l’avait fait vaciller, et ne souhaitait avoir confirmation. Son cœur battait à ses tempes, attendant la sentence. Soléa se racla la gorge. Personne au royaume n’était au courant. Personne en dehors de ses parents… et de Celesta. Et après dix-huit années, les choses lui sautaient à la gorge. Comme si inévitablement, les secrets ressortaient de leur tombe. Comment être certaine que Cassian était digne de confiance ? Haut placé, neveu, avec des responsabilités dont il était conscient. Mais malgré tout, il restait un enfant à ses yeux.

« – Cassian… Il se trouve que… »

Elle pinça ses lèvres, le visage fermé. Oh, elle ne réalisait pas les dégâts qu’elle était sur le point de causer. Mais l’idée-même de confier cette information à une nouvelle personne l’angoissait.

« – … Je connais Revan, vois-tu. Andafae est… elle est ma fille. »

Le temps était suspendu. A l’entente de ces mots, la principale concernée sentit son cœur se serrer encore plus, quand bien même cela était possible.
Le sourire de Cassian se décomposa peu à peu. Il eut d’abord la bouche ouverte et les sourcils levés, étonné par la révélation de sa tante. Il réalisa que le Revan ronchon qu’il pensait connaître était familier avec les lieux, avant de se rendre-compte du sous-entendu de l’information. Soudainement, des images de la veille s’imposèrent à ses yeux. Anda. Il passa son regard de sa tante à son amie à plusieurs reprises, comme s’il était impossible qu’il ait bien compris. Et lorsque ce fut le cas, un flot de sentiments s’imposa à lui. De la honte, de la tristesse, et inévitablement de la colère qui tentait de contrer une part d’amour qu’il ne pouvait renier.

 

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Mais il n’eut le loisir de choisir lequel avait raison de lui. Des bruits de pas se faisaient entendre, venant de l’escalier menant à l’étage supérieur. Des pas enjoués et irréguliers.

« – Mamaaaaan ! »

Tous tournèrent les yeux vers une petite fée à la bouille malicieuse qui ne s’inquiéta pas réellement de voir des inconnus dans son salon.

« – Qu’y a-t-il Leo ?
– Ben, elle est où ma grenouillère girafe ? J’ressemble à une vache arc-en-ciel là ! »

 

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« – Euh, et bien certainement au lavage… tu en as besoin immédiatement ?
– Ben non ! Mais j’aime pas les vaches arc-en-ciel moi, sérieux y’a du rose dedans… »

Malgré eux, les convives se mirent à sourire. Soléa regardait son fils comme s’il était la première merveille du monde à ses yeux.

« – Revan, Anda… je vous présente Leovan. »

Non contente d’avoir trouvé une mère et un cousin, voici qu’Anda était à présent affublée d’un petit frère. Et elle ne savait toujours pas si elle devait s’en réjouir ou non. Le chemin allait s’avérer long avant de retrouver une vie à peu près normale, elle commençait à le réaliser.

Bien qu’attendris par Leo, un sentiment de malaise se fit sa place en chacun. Soléa finit par se lever vers son fils pour le mener vers les escaliers, avant de prendre une longue inspiration.

« – Cassian… veux-tu bien emmener Leo en bas ?
– Pourquoi, tu fais quoi maman ?
– Je vais rester un peu ici à discuter avec ces personnes. Il faudrait que tu prennes ton déjeuner, non ?
– Ah oui ! »

Elle jeta un coup d’œil à Cassian qui s’était fermé à nouveau. Il se leva à son tour et prit sa place à côté de son cousin afin de descendre.

« – Bien sûr, tu peux compter sur moi. »

Soléa sourit pour le remercier, avant d’ajouter plus bas.

« – Et s’il te plait… j’apprécierais que tu n’ébruites pas ce que tu as appris ici. C’est encore assez délicat… »

Il acquiesça silencieusement, n’écoutant pas son cœur tambouriner contre sa poitrine, et invita Leo à le suivre.

« – C’est qui ces gens, Cassian ?
– Des amis de ta maman… »

 

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Le temps que les bruits de pas et de paroles enjouées menées par Leo disparaissent, une tension certaine avait repris le dessus dans la pièce. Il n’y avait plus de détours possibles ; une conversation s’imposait. Maintenant qu’elle était entourée de ses deux parents, dans une situation qui les obligeait à s’expliquer, elle était certaine d’avoir des réponses bien plus concrètes que tout ce qu’elle avait pu encaisser jusqu’à présent.

Après un moment d’hésitation, Soléa se leva et proposa aux Nyrden de s’asseoir à table.

« – Je dois avoir du gâteau si vous voulez… »

Elle alla fouiller dans le réfrigérateur et en ressortit une assiette qu’elle plaça sur la table. Aucun des deux n’avait mangé et ils n’étaient même pas certains d’avoir faim, mais ils la remercièrent avec un petit sourire crispé néanmoins. Après quoi elle s’assit, et ils passèrent quelques minutes à se regarder dans le blanc des yeux, sans vraiment savoir comment ouvrir le bal.

 

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« – Et donc ? »

Anda finit par briser la glace. Elle avait passé bien trop de temps à avoir l’impression d’être hors de son corps, à simplement subir ce qu’il se passait. Encaisser en ayant le sentiment que sa vie s’arrêtait, alors qu’elle empruntait seulement un brusque tournant qu’elle n’avait pas demandé ni vu venir.

Ils se tournèrent tous deux vers elle avec un regard interrogateur. Ils savaient pertinemment à quoi elle faisait allusion, mais étaient perdus par la généralité de la question. Anda leva les sourcils, soudainement motivée par avoir le fin mot de la situation. Elle ne pensait plus à Cassian, plus à tous ces détails qui étaient à prendre en compte. Maintenant qu’elle était là, il fallait qu’elle sache ce qui était arrivé à ses parents. Elle secoua légèrement la tête.

« – Ben qu’est-ce qui s’est passé quoi ? Pourquoi est-ce que vous êtes ma mère ? Comment ça se fait que j’aie grandi si loin, pourquoi papa m’a dit que ma mère était morte… besoin de plus de précisions ? »

Soléa ouvrit la bouche avec amusement. Visiblement, son caractère lui plaisait.

« – Par quoi voudrais-tu commencer ?
– Ben je sais pas, comment vous vous êtes connus, par exemple ? »

 

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Revan finit par sourire à son tour. Les souvenirs qui revenaient en mémoire lui faisaient lui aussi oublier la situation.

« – Et bien, ta mère et moi nous sommes connus quand nous étions enfants…
– Tu vivais au palais ?
– Pas exactement… mais nous nous sommes croisés à plusieurs reprises. »

Anda avait bien du mal à imaginer son paternel baigner dans cette facette de la société, lui qui avait le palais et ses habitants en horreur. Du moins d’après ce qu’il lui avait raconté.

« – On jouait souvent ensemble dans les espaces de jeux autour du palais et dans la ville voisine… »

 

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« – Oui, d’ailleurs tu voulais toujours être un pirate… et moi, ça ne m’amusait pas d’être une princesse à sauver, puisque j’avais déjà ce titre.
– Même petite ?
– Bien sûr. Même si tu n’es pas voué à régner, tous les enfants de la lignée sont princes et princesses. »

Anda prenait chaque information comme si elle était inestimable, même s’il ne s’agissait que de quelques petits détails. Elle avait soif de connaître ce passé mystérieux sur lequel on lui avait menti toute sa vie. Elle n’avait plus conscience de Cassian, ni non plus du fait qu’elle en voulait à son père autant qu’elle le pouvait. Elle n’avait même pas réalisé qu’Opale était sa sœur, et Dinah sa cousine. Comment le pouvait-elle ?

« – Et puis on a été à l’école ensemble, on a eu nos premières crises d’adolescence ensemble… »

 

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« – … Et qu’est-ce qu’il s’est passé ? Pourquoi est-ce qu’on n’est pas restés ici ? Enfin je veux dire…
– Tu veux savoir pourquoi ton père n’est pas roi, et pourquoi est-ce que vous êtes partis après ta naissance ?
– … Voilà. »

Le sourire de Soléa s’effaça quelque peu. Elle fixa Revan comme pour trouver du courage dans son regard, la volonté de revivre cette partie d’aventure qu’ils avaient effectuée ensemble. Il reprit la parole pour l’aider.

« – Nous n’avons pas été constamment ensemble… enfin, j’ai dû déménager et nous nous sommes perdus de vue pendant des années… »

A l’évocation de ce souvenir, la reine ferma les yeux, prête à se plonger dans l’inévitable récit de sa jeunesse avec Revan.

« – Nous étions si jeunes… »

 

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« – J’étais destinée à monter sur le trône. J’avais dix-huit ans, j’étais mariée et Opale était déjà née… quand ton père est revenu en ville… »

 

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