Chapitre 14

« – Tu dois avoir une bien belle image de nous, maintenant que tu sais que nous avons fait dans l’extra-conjugal… disons que nous rattrapions juste le temps perdu. Nous avons quasiment grandi ensemble. La famille de ton père n’était pas trop mal placée, alors personne n’a vraiment vu d’inconvénient à ce que nous soyons si proches. Nous partagions quasiment tout et sommes rapidement devenus inséparables.

Je pense que c’est vers mes treize ou quatorze ans que j’ai commencé à me rendre compte que j’étais amoureuse de lui, et je pense que c’était réciproque. Mais tu sais, bêtes ados comme on était, on ne se l’est jamais vraiment dit… même s’il y avait quand même quelque chose qui planait entre nous à mesure qu’on vieillissait. Et puis peu après, sa famille a déménagé en l’emmenant, évidemment. J’avais rarement vécu quelque chose d’aussi dur, à ce moment de ma vie…

Nous n’avions plus aucune nouvelles l’un de l’autre, et avons continué nos vies. Comme je te le disais, je devais monter sur le trône, et un tas de responsabilités m’attendait. J’avais un frère plus âgé, déjà marié et père… Père de Cassian. Mais régner ne l’intéressait pas, alors on s’est tourné vers moi. J’avais d’autres frères et sœurs, plus jeunes, pas plus dans l’optique de prendre la tête du royaume que moi et qui étaient sur le coup moins matures, alors j’ai accepté. Je ne sais pas si tu as étudié tout ça a l’école… mais dans notre lignée homme comme femme peuvent régner. La famille en discute et est choisi celui ou celle en âge de prendre la suite sur le trône tout en étant consentant. D’ailleurs nous gardons notre nom de famille, c’est le mari qui le prend s’il le souhaite. Opale doit régner après moi. Je ne sais pas si tu l’as aperçue ici…

Enfin, voilà les choses telles qu’elles l’étaient à l’époque. J’ai dû oublier ton père pour aller de l’avant. Après tout, ça faisait partie du cycle de la vie. Nous venons et allons dans les existences de chacun.

 

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J’ai appris les rouages du royaume et de la façon dont je devais le diriger. Mes parents étaient évidemment toujours à la tête du palais, et si j’avais déjà beaucoup de connaissances, cette période a été la plus éprouvante. Je n’avais plus le soutien de ton père, et je devais emmagasiner un maximum de choses puisque j’allais me marier… Ça annonçait mon entrée officielle dans ce règne, si tu veux. J’ai appris à connaître Devon peu après que ton père soit parti. Je l’avais déjà croisé à plusieurs reprises lors de soirées organisées par mes parents ou des personnes distinguées de la région voisine. Il venait d’une famille fort bien placée. J’avais eu l’occasion d’échanger quelques fois avec lui, ç’avait l’air d’être quelqu’un de bien.

Finalement, il m’a été d’un grand réconfort dans cette mauvaise passe. Et à force de nous voir, nous sommes tombés amoureux. Lorsque j’ai annoncé à mes parents que c’était lui que je choisissais pour être mon roi, ils étaient rassurés. Peut-être parce qu’ils le connaissaient déjà, peut-être parce que ça leur faisait plaisir de voir que j’avais réussi à me détacher de Revan et de ma tristesse, va savoir… en tous cas, nous nous sommes mariés pour mes seize ans. Ç’avait été une grande célébration, même si je n’étais pas tant amusée par cette folle dimension, ça ne m’a jamais vraiment dérangée. Heureusement, tu me diras… le bonheur a fini par se faire sa place à nouveau, et Opale est née de notre union un an plus tard.

 

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Oh, je n’avais pas oublié Revan pour autant. Du moins, je ne nourrissais plus une passion pour lui qui aurait pu me valoir d’être malheureuse dans mon mariage. J’avais quand même quelques regrets, évidemment, mais j’étais comblée avec ce que j’avais. Je ne préférais tout simplement pas penser à ce qu’aurait été ma vie si ton père n’était jamais parti. Mais il avait bien quitté le royaume, et je me devais de penser à mes devoirs en tant que future reine, et à ma famille.

Tu penses bien que ça ne pouvait pas durer… comme je te l’ai dit, c’est pendant ma dix-huitième année que Revan est revenu. Le choc… il m’a dit qu’il avait appris pour mon mariage, mais je n’oublierai jamais le mal dans ses yeux lorsque je le lui ai confirmé.

 

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Je crois qu’il ne nous a pas fallu plus d’un jour pour qu’on tombe dans les bras l’un de l’autre… en toute discrétion bien entendu. C’était… viscéral. Je ne sais pas si tu as déjà aimé quelqu’un… en tous cas comme on s’est aimés, ton père et moi. Comme si tous ces sentiments étaient ressortis d’un coup pour demander à s’exprimer, trop longtemps contenus. Bon, nous n’étions pas des bêtes incapables de nous contrôler, je te rassure… disons simplement que c’était une évidence, ce que nous vivions, que ça ne pouvait pas se passer autrement.

Ça n’aura pas vraiment duré plus d’un ou deux mois, en fait. Ta tante nous a surpris un jour, à moitié choquée. Je peux te dire qu’elle n’approuvait pas… mais ça semblait si logique, pour elle aussi. Et puis que pouvait-elle bien y faire ? Elle nous a dit à plusieurs reprises que ce n’était pas bien, mais elle acceptait de nous couvrir. Il n’était pas possible de nous faire entendre raison, même si nous étions conscients de la gravité de la situation.

 

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Bien évidemment, j’ai rapidement appris que j’étais enceinte. Nous n’avons pas vécu dans le pêché pendant bien longtemps… Celesta fut la première au courant. Puis je n’ai pas pu cacher ça à mes parents. Nous nous sommes mis d’accord : Devon ne devait rien savoir ; le royaume non plus. Je suis désolée de dire ça de la sorte, mais il n’était pas concevable que la future reine ait une batarde. Un enfant hors mariage, pour la lignée Lothian, ce n’était pas possible. Peut-être sommes-nous proches des humains sur ce point…

Alors pendant les premiers mois, j’ai prétexté être malade, puis j’ai porté d’amples robes. Personne n’a rien su. Lorsque mon ventre est devenu trop conséquent, nous avons quitté le palais, mes parents et moi, pour un voyage d’affaire. Du moins c’est ce que nous avons dit. Devon s’est occupé du royaume en notre absence ; il a fait un travail exemplaire. Même si j’aimais ton père, j’avais toujours un très fort amour pour mon mari et je savais que mon choix n’avait pas été mauvais pour le royaume.

Revan nous accompagna également, bien entendu, mais personne ne le savait en dehors de Celesta. Je t’avoue que nous ne savions pas réellement quelle décision prendre. Que le peuple connaisse ces faits était évidemment exclu, pour les raisons que j’ai évoquées. Mais ne pas t’avoir auprès de moi était encore autre chose. Ton père et moi avons longuement hésité. Mais pour mes parents, la solution était simple : il devait t’emmener loin, pour que personne ne puisse faire le moindre lien entre nous trois. Et si ça nous a crevé le cœur, nous nous sommes pliés à leur sagesse.

 

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Le plus… simple, pour tout le monde, était que ton père t’éduque aussi loin que possible du palais et ses alentours. Et qu’à tes yeux, je sois décédée sans que tu aies pu me connaître. Le point sur lequel mes parents m’ont le plus fait de mal avec cette décision, était le fait que je ne puisse pas te voir. Je devais tirer un nouveau trait sur une des choses les plus importantes de ma vie. Sans même parler de ce que nous avions conçu ensemble, je devais perdre ton père une seconde fois. Je ne dis pas que ce fut facile pour lui, et je suppose que non… en tous cas, il a respecté sa parole et je ne l’ai plus jamais revu. Du moins jusqu’à ce que tu t’introduises dans le palais et qu’il doive s’entretenir avec moi…

Après mon accouchement, je me suis autorisée un seul regard vers toi. Ça ne servait à rien de faire durer la chose plus longtemps ; je me sentais déjà morte, à l’intérieur. Après un ultime bai.ser, ton père t’a emmenée et ce fut terminé. Mais je ne suis pas rentrée immédiatement au palais. Mon père a eu une affaire à régler dans un autre royaume, et ma mère est restée avec moi quelques jours de plus, histoire de s’assurer que je ne fasse pas de dépression, et nous avons attendu que mon ventre reprenne un aspect normal.

 

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Inutile de te dire que je n’ai pas eu la même joie de vivre à mon retour, pendant de longues semaines, si ce n’était de longs mois. Nous avons souvent prétexté que le virus qui m’avait touchée au début de la grossesse soit revenu. Rien de bien méchant, comme une bonne grippe qui était bien décidée à ne pas me laisser en paix. Evidemment, personne ne s’est douté de rien. Les voyages d’affaire sont courants dans la famille, et je restais jeune, tomber malade n’avait rien d’exceptionnel.

J’ai mis plusieurs années à m’en remettre, je dois avouer. Je savais bien que j’étais coupable, et que ç’avait été la meilleure chose à faire. Le déshonneur sur notre lignée aurait été bien trop grand si les choses avaient été révélées au grand jour. Sans parler de l’amour de Devon que j’aurais certainement perdu sur le champ. Mais j’ai fini par me raccrocher à eux, me raccrocher à Opale. Avec le temps, j’ai réussi à retrouver le sourire et faire le vide sur cette liaison. Ta sœur… ta sœur était toute ma vie. Et finalement nous avons eu Leo, qui a su me redonner une nouvelle fraicheur et une joie de vivre que je n’avais pas connu depuis bien longtemps.

Je suppose que si je dois te raconter tout ça, c’est parce que ton père a bien fait son travail, n’est-ce pas ? Il n’a dû te dire que récemment les choses… Ne sois pas trop dure avec lui. Il n’a fait que ce que le roi et la reine lui ont demandé de faire, à l’époque. Même si ça nous a brisés, il était d’accord. Et il l’a fait pour nous protéger, toi et moi. Enfin, même protéger l’intégrité des Lothian. Tu peux le détester maintenant, mais pardonne-lui… Je peux te dire qu’il ne supporterait pas de te perdre une nouvelle fois…

Saches une chose en tous cas. Ne pas t’avoir vue grandir ne veut pas dire que je ne t’aime pas. Il n’y a pas un jour où je n’ai pas pensé à toi, à la magnifique jeune fée que tu devais être devenue, et je ne m’étais pas trompée… »

 

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