Chapitre 15

Le temps paraissait suspendu. Soléa avait-elle narré son histoire des heures durant ? Ç’avait plutôt été une question de minutes, mais Anda n’aurait pas su le dire. Elle avait le plus grand mal à réfléchir. Être soulagée par ces révélations ? Mieux comprendre son père ? Apprendre à connaître sa mère ? Être dégoûtée de ne pas avoir été désirée ? De ne pas avoir pu avoir une enfance normale ? Que par la force des choses, on lui ait caché les éléments les plus importants toute sa vie ? Son cœur ne savait pas s’il devait éprouver de la colère, de la tristesse ou du soulagement. Ses entrailles se tordaient silencieusement.

Lorsque sa mère s’était tue, Anda n’avait pas réagi. Au lieu de cela, elle avait continué de fixer le vide face à elle, tentant d’arriver à assimiler le flot de pensées qui se bousculaient dans tous les sens à cause des informations qui lui étaient tombées dessus à répétition depuis la veille ; les dernières minutes n’ayant rien arrangé à la situation, bien au contraire. Ses parents n’avaient rien dit de plus. Les fées étaient d’un naturel patient, alors il n’y avait pas lieu de bousculer leur fille.

 

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Anda finit par se lever doucement, pour se diriger vers la fenêtre. Il lui manquait cet espace, ce sentiment de liberté qu’elle avait chez elle, quand bien même elle avait adoré pouvoir se faufiler dans le palais pour en découvrir ses recoins – instant qui aurait été bien plus agréable encore si la situation n’était pas celle qu’elle connaissait à présent. Mais un moment de réflexion pareil nécessitait souvent sa nature, son lac, son magnifique horizon.

Ce qui résonnait le plus dans son esprit était le fait qu’elle n’avait pas sa place ici, au palais, et dans cette famille. Que celle qui lui était attribuée n’était autre qu’au fin fond du royaume, dans son bout de forêt, avec son paternel. Elle fronça les sourcils. D’après sa mère, ce n’était pas vraiment qu’elle n’était pas désirée… mais non planifiée, dans une situation qui ne pouvait pas l’accueillir. Elle avait bien compris que la perdre avait été une épreuve. Et qu’elle avait dû renoncer à son père à deux reprises. Est-ce que ça la rassurait ? Peut-être, légèrement.

 

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Elle se détourna de la fenêtre, cherchant ses mots. Après tout ça, elle ne savait pas ce qu’elle pouvait demander. Que savoir d’autre ? Elle avait même eu des réponses à des questions auxquelles elle n’aurait pas songé, comme le fait que sa tante Celesta était au courant de tout, et qu’elle avait également joué le jeu.

« – … Et maintenant ? »

Ils tournèrent la tête vers elle, assez surpris. Peut-être s’attendaient-ils à de la protestation, un excès de colère soudain et justifié, des larmes… mais il était possible que tout ceci tarde.

« – Quoi donc ? »

Anda haussa les épaules.

« – Qu’est-ce qu’il va se passer ? On va sagement rentrer à la maison ? … Vous ne pouvez pas vous encombrer de moi ici, pas plus que lorsque je suis née. »

Elle marqua un temps, le visage fermé.

« … Le fait que je sois au courant ne change pas ma nature. Je ne suis pas la bienvenue ici. »

Soléa ouvrit la bouche sans savoir quoi répondre. A vrai dire, elle n’avait pas vraiment réfléchi à ce qui pouvait suivre une telle révélation.

« – J’aimerais que tu le sois… je ne sais pas, peut-être que… enfin, éventuellement… »

Elle savait qu’elle n’était pas plus à même de dire la vérité au peuple que dix-huit ans auparavant, mais elle n’avait pas la force ni l’envie de repousser sa fille maintenant qu’elle l’avait revue, et qu’elle savait tout. Elle leva les bras pour se donner contenance, tandis qu’Anda attendait la suite. Eventuellement ? Elle n’avait pas envie d’être une petite pièce rapportée qui pouvait rester dans un coin simplement parce qu’une partie d’elle venait bien de la royauté.

 

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« – Bon… est-ce que je pourrais me rafraichir la tronche quelque part ? En attendant que tu trouves quoi dire. »

Son air sûr et son langage cru ne purent empêcher Soléa de sourire légèrement. Elle avait bien le caractère de son père, et elle trouva ça adorable. Même si la situation ne se prêtait pas aux bons sentiments réellement, elle ne pouvait s’empêcher de la trouver magnifique, et avait envie d’apprendre à la connaître.

« – Oui bien sûr… passe par ma chambre, il y a un petit couloir extérieur qui donne sur une salle de bain. »

 

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Anda hocha la tête en guise de remerciement. Elle passa la cuisine pour se retrouver dans une grande chambre élégante aux tons rosés, spacieuse et agréable. Elle avait du mal à imaginer sa mère baigner dans cet environnement, certainement parce qu’au final, elle ne la connaissait pas. Dans un coin trônait une petite porte par laquelle elle sortit. Un chemin bordé de petits remparts de pierre menait à une pièce dont elle n’aurait pas soupçonné l’emplacement en admirant le palais de l’extérieur.

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La salle de bain était tout aussi spacieuse que le reste des pièces dont elle avait eu connaissance jusque-là. Il y avait de quoi se sentir bien, et en plus de ce qui composait une salle de bain habituellement, il y avait également un jacuzzi qui attendait d’éventuels occupants. Ce qui l’attira particulièrement était les plantes présentes, en grosse quantité par rapport à ce qu’elle avait pu voir avant, surtout dans une telle pièce. Elle prit une profonde inspiration, se disant que tout n’était peut-être pas si loin de son monde ici, finalement.

Elle plongea ses mains sous l’eau après avoir ouvert le robinet, se demandant quelle parade Soléa allait bien trouver à présent. Refuser en bloc malgré l’hésitation qu’elle avait eue, comme son père l’avait fait lorsqu’elle lui avait demandé de se rendre au palais ? Changer ses plans ?

 

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Elle secoua la tête, se passant les mains sur son visage, fatiguée de réfléchir.

La chose était volontiers laissée à ses parents, qui tentaient de résoudre le problème. Mais quand ledit problème n’avait pas réellement de solution, il était difficile d’entrevoir une possibilité. Soléa avait passé de longues secondes les yeux dans le vague, réfléchissant silencieusement. Timidement, Revan finit par prendre la parole.

« – Tu sais… s’il n’y a pas plus le moyen d’avoir Anda ici qu’avant, ce n’est peut-être pas la peine de la faire espérer… »

Soléa acquiesça gravement.

« – Je sais bien… mais je me dis qu’il est peut-être temps de faire face. On ne peut pas faire comme si de rien n’était, pas maintenant qu’elle est au courant, et qu’elle a mis un pied aussi loin dans le palais et dans ma vie. »

 

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Revan plissa les yeux. Non pas que ça lui déplaisait de savoir que sa fille pouvait éventuellement avoir une vie enfin complète. Mais il ne comprenait pas comment la chose était possible maintenant, quand elle ne l’était pas dix-huit ans plus tôt.

« – Mais le peuple ? Comment veux-tu qu’il réagisse ? »

 

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Soléa se mordit la lèvre. En pleine réflexion, elle leva un doigt en l’air avant de refermer la bouche. Toutes ces petites choses auraient fait fondre Revan s’il s’autorisait à penser à elle de cette façon. De la façon dont il l’avait fait une grande partie de sa vie, avant de se l’interdire.

« – Et si… et si j’annonçais que j’ai eu un enfant très jeune, que c’était une erreur et que je n’étais pas capable de m’en occuper à ce moment-là ? Bon, pas jeune au point que ce soit grave, hein… mais avant que je ne me lie à Devon, je veux dire. Princesse, vouée au pouvoir et ses responsabilités, que ce n’était pas possible d’avoir un enfant à charge, quand bien même il s’agisse de la famille royale et qu’on est forcément aisés… que j’ai préféré donner le bébé à une famille qui aurait le temps de l’aimer ? »

Elle marqua une pause, laissant Revan jauger l’information.

« – En ce qui concerne Devon, il aura évidemment droit à la vérité. Nous lui devons bien ça. »

 

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Il finit par hocher la tête.

« – Oui… je pense que ça peut fonctionner. Reste à voir si Anda approuve ou non. On ne sait pas si elle souhaite pouvoir vivre ici, ses réactions sont bien souvent imprévisibles… je crois qu’elle tient de nous deux sur ce point. »

Un sourire se dessina sur le visage de Soléa. Elle entrevoyait la possibilité de connaître sa fille, et il existait peu de choses capables de la rendre plus heureuse.

 

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Ils entendirent la porte s’ouvrir à nouveau, et Anda revint auprès d’eux. Son expression n’était pas plus déchiffrable que quelques minutes plus tôt, mais ils se sentaient plus confiants. Même si tout n’était pas joué, ils avaient au moins une solution à proposer. Solution qu’ils lui exposèrent tranquillement, se gardant d’espérer une réponse positive de la part d’Anda.

La jeune fée garda le silence un moment, pesant le pour et le contre de cette solution sortie de nulle part. Avait-elle envie de passer du temps dans ce côté-ci de sa famille ? Et si Devon, Opale et Leo ne l’acceptaient pas ? Et les reste des tantes, oncles, cousins et cousines ? Et si elle passait son temps à croiser Cassian ? Qui serait réellement prévenu ? Qui la considèrerait comme une batarde, ou plutôt comme une fille légitime qui n’a pas eu la chance de grandir dans ce luxe ? Imaginer son chez-elle, son arbre, son lac à nouveau lui faisait le plus grand bien. Peut-être que sa place était bien là-bas, après tout.

Ces mots résonnèrent dans sa tête, dans son corps. Elle sentait le sang battre contre sa poitrine et à ses tempes. Et puis, elle prit une grande inspiration.

« – … Okay. »

Des regards interrogateurs la fixèrent.

« – Okay ? »

Anda secoua la tête.

« – Oui, okay. Je veux bien tenter de savoir comment est la vie, ici… Si l’on veut bien de moi. »

Sans crier gare, Soléa fondit dans ses bras, un sourire immense sur son visage.

« – Ne t’inquiète pas. Moi je veux de toi, il n’y a rien d’autre à en dire. »

 

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Elles se serrèrent fort, faisant durer l’étreinte le plus possible. Soléa finit par apposer un bruyant baiser sur la joue de sa fille, se défaisant d’elle.

« – J’aimerais sortir un peu, si c’est possible… »

Sans attendre l’approbation évidente de Soléa, Revan hocha la tête. Il connaissait bien sa fille, et savait qu’elle avait besoin du grand air maintenant, immédiatement. Alors Anda dévala les escaliers, et sorti par une petite porte arrière. Là, elle courut jusqu’au petit lac sans vraiment faire attention aux passants qui pouvaient se trouver dans les parages.

 

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C’était tout ce dont elle avait besoin. Un grand soleil, un air doux, de l’eau à écouter. Les murmures de la nature.

 

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Mais elle finit par sentir une présence dans son dos. Cette fois, elle savait qu’elle ne rêvait pas. Elle ne souhaitait pas se détourner de la belle vision qu’elle avait devant elle. Pourquoi devoir tout gâcher ?

 

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En constatant qu’elle ne bougeait pas, Cassian prit soin de faire le tour pour se poster devant elle. Anda hésita à le regarder. Que pouvait-elle bien lui dire ? Avec tout ce qu’elle avait appris concernant sa famille, elle n’avait pas réfléchi à ce moment. Cette confrontation.

 

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Son sourire s’effaça petit à petit. Aucun ne prenait la parole. Pourquoi Cassian l’avait rejoint ? Il n’arrivait pas lui-même à comprendre la situation, et ne parvenait pas à décider ce qu’il pouvait bien exprimer une fois devant elle. Ils finirent par détourner le regard, trop de pensées se bousculant dans leur esprit. Laquelle écouter ?

 

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Alors Anda fit demi-tour, une désolation profonde dans ses yeux, que Cassian ne manqua pas de voir. Mais s’il y avait désolation, c’est qu’il y avait un sentiment contraire. Une envie stoppée. Il la regarda s’éloigner sans avoir la force de décider à quelle pensée il voulait céder. Celle de la fatalité, ou celle qui se moquait de la modernité ?

 

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