Chapitre 16

Elle courut immédiatement vers une des portes arrière du palais. Elle ne pouvait pas encore se permettre d’entrer et sortir à la vue du peuple sans explication à donner ; sa mère devait gérer la chose en son temps, et par ses propres moyens. Alors elle savait bien qu’elle devait se faire petite, quand bien même elle avait été invitée à vivre en ces lieux.

Anda n’avait qu’une idée en tête. Elle ne s’était pas retournée après avoir quitté Cassian, une nouvelle fois. Déterminée, elle passa rapidement à travers les arbres, cherchant en eux un peu d’espoir, un brin d’encouragement et de compassion. Ils murmuraient à son oreille. Mais que disaient-ils ?

 

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La petite terrasse fut franchie sans ménagement, et Anda emprunta de nouveau les escaliers qui menaient au premier étage plus intimiste de la famille royale. Revan et Soléa étaient passés sur des fauteuils plus confortables, s’interdisant de vraiment rattraper le temps perdu. A quoi bon ? Bientôt, chacun retournerait à ses occupations, à la seule différence que la garde de leur fille serait partagée. Dans l’hypothèse où elle avait encore besoin d’être gardée.

Anda savait où elle allait. Elle fit le tour de la cage d’escalier, se dirigeant d’un pas décidé vers ses parents.

 

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Etonné de voir sa fille revenir si vite, Revan se leva pour lui faire face, craignant une quelconque réaction qu’il n’aurait pas vu venir, ou qui tardait tout simplement.

« – J’aimerais m’en aller. »

Il lui lança un regard interrogateur, s’étant attendu à tout sauf à ça.

« – … Déjà ?
– Oui, enfin, je veux aller voir tatie Celesta. »

Revan se retint de lever un sourcil. Il était rassuré mais d’un autre côté, il n’aurait jamais songé à cette réaction, cette demande. Il hocha la tête.

« – D’accord. Est-ce que tu…
– Je reviendrai aujourd’hui. »

Il acquiesça. Anda glissa un regard vers sa mère qui ne pouvait lui en vouloir. Certes, elle avait hâte d’avancer, et de passer du temps avec elle, mais elle savait bien qu’Anda devait gérer comme elle le souhaitait toutes ces informations. Qu’il lui fallait encaisser. Alors vouloir voir sa tante était une requête tout à fait recevable.
Après un faible sourire, elle se tourna de nouveau vers son père afin de lui demander de la téléporter.

« – Elle est en forêt en ce moment, tu as de la chance… »

Un bon point. Anda n’avait pas la moindre envie de se confronter à l’agitation de la ville dans laquelle sa tante vivait la plus grosse partie de l’année.

 

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Revan prit sa fille dans ses bras. Il n’était plus tellement question de se souvenir qu’elle lui en voulait. Les choses tournaient dans leur esprit sans laisser à la colère une grande place ; momentanément, du moins. Ils apparurent à quelques dizaines de mètres de la maisonnée de Celesta. Anda se détacha de l’étreinte paternelle presque immédiatement, avec une hésitation imperceptible.
Il voulait lui dire qu’il était désolé. Encore et encore. Mais il sentait aussi que le moment n’était toujours pas le bon, et qu’il devait lui laisser le temps. Alors il ouvrit les lèvres mais aucun son ne les franchit, et il disparut.

Un bruit de porte se fit entendre ; Celesta sortit, un sourire lui barrant le visage.

« – Ah ! Je me disais bien que j’avais vu du mouvement par la fenêtre ! »

Avant même qu’elle ait pu demander à sa nièce la raison de sa présence, celle-ci courut en sa direction pour fondre dans ses bras.

 

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Mais au lieu de s’expliquer, Anda se mit à pleurer. Elle laissa sortir la fatigue, la colère, la pression, le stress et l’incompréhension par des flots de larmes qui étaient contenues et refoulées inconsciemment depuis trop longtemps. S’était-elle interdit de craquer devant ses parents ? Elle-même n’aurait su le dire. Mais il était clair qu’un retour dans sa forêt et une cassure avec le palais, ses occupants, et la situation avait amené un coup final à ce qu’elle pouvait supporter. Comme si c’était le déclic, qu’elle était autorisée à se laisser aller. Oh, elle n’avait même pas envie de sauter et crier de partout, elle l’avait d’ailleurs assez fait envers son père ces derniers jours. Elle se sentait juste impuissante et trop faible pour encaisser une quelconque nouvelle information.

Celesta fut surprise, mais ne dit rien. Au lieu de cela, elle resserra ses bras autour de sa nièce, bien décidée à jouer son rôle de tante comme il se devait. Elle avait bien sa petite idée sur la raison de ces sanglots. Revan avait-il finalement écouté son conseil ? Il semblait bien, même si elle ne se doutait pas que la chose n’était pas complètement volontaire.

Elles restèrent ainsi pendant de longues minutes, plus qu’elles n’auraient pu en compter. Lorsqu’elles se séparèrent, Anda se sentait vidée. Elle n’avait plus la force de rien, ses yeux étaient secs. Leurs membres étaient tendus et engourdis. Avec un sourire rassurant, Celesta passa son doigt sur la joue d’Anda pour essuyer la dernière larme à avoir décidé d’y couler. Silencieusement, elle l’invita à la suivre à l’intérieur.

 

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« – Bon… et si tu m’expliquais un peu ? »

Elle sourit de nouveau, se voulant encourageante. S’arrêtant, elle se tourna vers sa nièce qui arrivait à sa hauteur.

« – Non pas que je veuille avoir une raison à ta présence, mais après avoir pleuré comme tu l’as fait, je me doute bien qu’il se passe quelque chose de pas cool. Du moins pour toi. »

L’intéressée renifla, tentant d’esquisser un sourire pour la remercier. Elle chercha ses mots, et finit par hausser les épaules.

« – Je sais même pas par quoi commencer… »

Celesta ne voulait pas brusquer les choses. Si elle imaginait aisément ce qu’il se passait, devoir la sermonner ou défendre les fautifs n’était pas dans ses devoirs. Elle avait été dans la confidence, mais son rôle s’arrêtait là. Si Anda souhaitait en parler, cela devait venir d’elle. Elle leva une main rassurante.

« – Hé, t’es pas en train de passer un exam, tu peux dire ce que tu veux, dans l’ordre que tu veux… »

 

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Anda lui lança un regard embué en guise de remerciement. Elle ouvrit la bouche, mit un temps avant qu’un son n’en sorte. Elle n’était pas certaine de vouloir faire ça, mais sentait qu’elle en avait besoin. Mentalement, elle secoua la tête, se donna une claque.

« – Papa m’a menti. Ma mère n’est jamais morte, d’ailleurs elle est bien vivante pour diriger le royaume. Ouais, d’un coup j’ai une mère. Elle a l’air cool, mais de base j’suis une batarde, alors j’ai jamais pu grandir avec elle. Et papa m’a éloignée le plus possible d’elle. Alors j’ai une mère, okay, mais j’ai aussi une sœur, un frère, un beau-père tant qu’à faire, et aussi plein de tantes, d’oncles, de cousins et cousines qui sont littéralement sortis de nulle part, enfin pour moi. Mais tu sais tout ça, vu que t’étais au courant à l’époque. Je sais pas si je t’en veux, mais t’as bien fait ton job en tous cas. Maman m’a invitée à vivre au palais. Je pense pas que papa y reste. Et je vois pas bien comment je peux me faire ma place là-bas, mais ça fait presque plaisir de voir que je n’ai pas à retourner à la maison en me faisant rejeter. Elle va mentir au peuple, à toi je peux le dire. Histoire que je fasse pas tâche, tu vois. Et je t’ai pas dit le meilleur ? Je l’aime, tata. C’est la merde. Je sens plus mon cœur. Je sais qu’il est là, il doit être là vu que j’suis là. C’EST MON PUTAIN DE COUSIN, TATA ! »

Celesta relâcha la pression, montée petit à petit. Elle se laissa respirer, et posa nonchalamment son postérieur sur le premier siège qui se présentait à elle. Elle se sentait frappée par un trop-plein d’informations qu’elle connaissait pourtant déjà, et éprouvait une forte admiration pour sa nièce qui avait tenu bon jusque-là. Elle lui demanda simplement quand tout ceci était arrivé, alors Anda expliqua le déroulement des derniers jours passés.

« – Bon… Puisque tu as eu le récit de tes parents, je n’ai rien à ajouter. Je ne vais pas les défendre, ils sont autant fautifs que raisonnables sur la décision qu’ils ont dû prendre. »

Elle marqua une pause. Ce n’était en rien utile de retourner le couteau dans la plaie. Les choses étaient faites, les justifications avaient été données. Si Anda devait encore en parler, c’était avec ses parents qu’elle devait s’entendre à ce sujet.

« – J’en reviens cependant à ce que tu as dit à la fin… il s’agit de Cassian, je me trompe ? »

Anda plissa les yeux, à moitié étonnée, avant de hocher la tête.

« – Peut-être devrais-tu laisser ton cœur s’exprimer.
– … Hein ? »

 

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La jeune fée afficha un air perplexe. Elle hésitait à écouter la soudaine lueur d’espoir que sa tante avait énoncée, tout en tentant de comprendre ce qu’elle souhaitait lui dire. Elle avait le sentiment que ses pensées se battaient entre elles, à mesure qu’elle cherchait une explication, ou une signification à l’encouragement de Celesta. Finalement, elle n’obtint qu’un mal de crâne.

« – … Mais t’as vraiment entendu ce que je t’ai dit ? »

Avec un faible sourire compatissant, Celesta acquiesça.

« – Tout à fait. »

Dans une faible secousse, Anda secoua la tête.

« – Ben alors… je comprends pas. On est cousins… enfin, ça s’fait pas tu vois. Je comprends mieux pourquoi sa présence énervait papa. »

 

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Celesta soupira. Oui, il n’était pas d’usage de s’unir avec quelqu’un de son sang. Mais la chose n’était pas proscrite, et une telle interdiction n’était pas dans la façon de penser de la fée. Elle se releva et fit face à sa nièce, déterminée à lui faire comprendre son point de vue. Qu’elle l’accepte ou non était une autre problématique, et elle ne souhaitait en rien la forcer. Simplement faire en sorte qu’elle se rende compte des choses, de ses choix, et du fait qu’on ne pouvait prendre cette décision pour elle.

« – Oui vous êtes cousins, et au final oui, vous êtes de la même famille. Mais ça veut dire quoi, à part partager un lien sanguin ? Vous n’avez pas été élevés ensemble, vous ne vous connaissez que très peu. Avoir les mêmes grands-parents, ça ne veut rien dire. Deux êtres peuvent se considérer comme étant de la même famille tout simplement parce qu’ils ont grandi ensemble, parce qu’ils partagent les mêmes valeurs, la même façon de penser, parce qu’un lien s’est tissé entre eux depuis le berceau, alors qu’ils peuvent être de simples connaissances ou amis, à la base. Ils peuvent se voir comme frères et sœurs, et sans aucun lien de sang, ne peuvent imaginer une romance entre eux, parce qu’à un tel stade, là, ça paraîtrait étrange voire contre nature. Ça, c’est un lien familial. Partager un bout d’ADN ne veut pas dire que vous avez ce lien fraternel infranchissable. Dit comme ça, je sais que c’est bizarre… mais ce n’est qu’un code génétique. Vous n’avez pas grandi comme cousin et cousine. Vous vous êtes rencontrés, vous êtes tombés amoureux et on vous a expliqué la réalité. Et alors ? Dans votre réalité à vous, ce code n’existe pas. »

Si ses jambes ne l’avaient pas soutenue, Anda serait tombée au sol. C’était tellement stupide. Jamais elle n’aurait songé à un tel raisonnement. Il n’y avait que sa tante pour penser ainsi et la soutenir là où elle-même ne voyait aucune solution.
Restée bête, un sourire se dessina sur ses lèvres sans qu’elle n’y fasse attention.

« – Et puis bon… je ne veux pas dire, mais depuis quand ça n’est pas coutume dans une famille royale, de garder ladite royauté de cette façon ? Rien d’alarmant. »

Elle haussa les épaules pour accompagner ses paroles. Certes, elle savait bien que ce n’était pas l’idéal, et que ça jaserait certainement, mais la chose ne la choquait pas.

 

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Dans un réflexe, elle se dirigea vers l’arrière de la maisonnette afin de se poser à l’extérieur. Si Celesta était une artiste reconnue et vivait la plus grande partie de l’année en ville, elle aimait, comme tous les Nyrden, son petit confort en forêt, et à l’air clair. Anda la suivit sans rechigner. A dire vrai, elle ne fit rien d’autre. Elle ne savait comment réagir, trop choquée par des évidences énoncées par sa tante. Elle avait l’impression de s’être mis des bâtons dans les roues à cause de son père qui l’avait freinée sans le savoir, et parce qu’elle avait une vision trop moderne des choses.

« – Alors… et ce palais ? Il est grand ? »

Sortant de ses réflexions, Anda ouvrit la bouche sans savoir par où commencer. La beauté de l’endroit lui revint en mémoire, tout comme le fait qu’une part d’elle y était chez elle. Alors elle lui raconta tout ce qu’elle y avait vu, dans les moindres détails.

 

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Finalement, plusieurs heures passèrent pendant lesquelles elle retrouva une certaine énergie. Jusque-là, personne n’avait pu partager ce qu’elle y avait vécu, encore moins de cette façon. C’est ce qu’elle adorait aussi chez sa tante ; le côté confidente et surtout amie qu’elle pouvait retrouver. S’extasier et se comporter comme une enfant était permis.

Anda se levait, se rasseyait sans arrêt, tentant de mettre de l’ordre dans ses idées pour ne pas bafouiller. Lorsque le soleil commença à lentement descendre dans l’horizon, elle se rendit compte du temps passé et mentionna devoir retourner au palais. Elles échangèrent un sourire chaleureux.

« – Je vais te ramener… »

Anda hocha la tête. Elle savait que l’art de la téléportation pouvait être appris par les femmes, et Celesta maîtrisait bien des talents, dont celui-ci.

« – Et concernant Cassian, sincèrement, ne te prend pas la tête. Si tu as peur de la réaction de ton père, dis-toi dès maintenant qu’il aura du mal à l’accepter, c’est certain.
– Oui… »

Elle s’empêcha de faire la moue.

« – Tu sais, il n’aurait pas été ainsi si sa vie avait été légèrement différente… en dehors de toi, il a tout perdu. Il se braque pour un rien, et ayant dû renoncer à ta mère deux fois, il n’est pas évident pour lui d’accepter le genre d’amour que Cassian et toi partagez, par exemple. Mais il s’y fera. Et puis ta mère sait certainement que c’est un bon gars. »

Anda sourit légèrement. Oui, si elle n’avait pas le soutient de son père, elle avait le sentiment que le problème se poserait moins du côté de sa mère. De toute façon, elle ne savait pas encore si elle voulait pardonner à son paternel. Alors une raison en plus de s’en vouloir, ou une de moins…

 

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« – Allez, je vais juste vérifier que Krysta ne rentre pas de la pêche avec son frère et je te ramène de suite.
– D’accord. Merci tatie. »

L’intéressée passa une main sur la joue de sa nièce en souriant, avant de se détourner vers la maison. Anda se sentait flotter. Comme si tout n’était finalement pas un problème. Oh, tout n’allait pas être rose rapidement, et elle n’avait aucune idée de comment vivre les prochaines semaines qui allaient se présenter à elle. Mais une après-midi avec sa tante comme celle qui venait de s’écouler, lui donnait toujours le sentiment que tout allait bien. Que la vie était facile. Alors, allait-elle l’écouter ?

 

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Elles se téléportèrent à l’arrière du palais, à la demande d’Anda. Une longue étreinte s’en suivie, avant que Celesta ne disparaisse.

Anda pris une profonde inspiration. Elle avait à peine eu le temps d’accepter ce que lui disait son cœur, et que sa tête avait voulu occulter, refouler. Mais elle savait, maintenant. Elle s’apprêtait à faire demi-tour pour entrer dans le palais et chercher l’objet de ses pensées, sans même savoir s’il se trouvait ici. Mais du coin de l’œil, elle aperçut du mouvement derrière les hautes herbes, en direction du petit lac.

Combien de secondes avait-elle hésité ? Peut-être une seule, et encore… elle s’élança sans réfléchir. Pourquoi continuer à le faire ?

 

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Lorsqu’elle arriva à sa hauteur, le bruit de ses pas le fit se retourner. Il ouvrit les lèvres avec un air interrogateur, ne comprenant pas pourquoi elle revenait le voir.

Anda n’avait rien à dire. Elle laissa seulement échapper son nom dans un souffle, n’ayant nul besoin de l’appeler à présent. Alors il lit son intention dans son regard, et comprit. Que pouvait-il attendre de plus ? Avait-il eu la même réflexion que Celesta ? Finalement, était-ce tant important ? Aucune de ces questions n’était encore présente dans leur esprit lorsque leurs lèvres s’unirent à travers les ombres dansantes des arbres. Et cette fois, ce n’était pas un rêve.

 

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