Chapitre 17

Une forte pression pour commencer. Un étonnement, ponctué par une envie évidente et contenue jusqu’à présent. Alors quand il fut question de la laisser s’exprimer, ce n’était pas la timidité qui avait pris le dessus. Oh, ce n’était pas une sauvage étreinte. Mais plutôt un échange passionné.
Au fil des longues secondes de soulagement, leurs lèvres s’étaient détendues. Elles s’étaient comprises. Et la passion laissa place à de la tendresse.
Elles dansaient, se caressaient, se parlaient silencieusement, souriaient même finalement. Jusqu’à juger le parfait moment pour mettre un terme à la suspension du temps. Lentement, mais sans lâcher sa prise sur la nuque d’Anda, Cassian éloigna son visage de quelques centimètres. Le rêve était bien réel, et s’il ne le réalisait pas, il était bien conscient qu’en cet instant unique, il ne devait rien entreprendre d’autre qu’accepter, et s’époumoner de bonheur.

 

i4mdr8lv3di4.jpg

 

Quand revint-il sur terre ? Peut-être lorsqu’Anda posa sa main sur sa joue. Lorsque ses doigts chauds entrèrent en contact avec l’embrasement de ses pommettes. Ce qui eut pour effet de raviver la flamme qui s’occupait malgré lui de souffler sur les papillons qui dansaient inlassablement dans ses entrailles.
Il porta sa main vers la sienne, comme pour s’assurer qu’elle était bel et bien là. Il y trouva une détermination particulière. Alors pendant une nouvelle seconde, il ferma les yeux, inspirant et expirant comme s’il lui fallait se convaincre de tout ceci encore une fois.

 

0xv4b74smjbk.jpg

 

Leur regard se plongèrent l’un dans l’autre, finalement. Sans un mot, ils s’assirent là, tout simplement, avant de s’allonger dans l’herbe douce. Si Anda avait l’habitude de profiter de la nature quand elle le voulait et si nonchalamment qu’en cet instant, c’était une nouvelle facette qu’elle découvrait de Cassian. Elle savait que pour une fée de la ville, il était particulièrement friand du grand air, mais elle n’aurait pas songé qu’il puisse salir ses habits pour apprécier la verdure avec elle.
Alors elle était bien, là, Anda.

 

tez58t83zoux.jpg

 

Son esprit était totalement déconnecté des choses, de la réalité. Elle savait où elle se trouvait, mais elle ne pensait plus à la découverte de ses origines, aux passants qui pouvaient marcher à leurs côtés, au fait que se tenir allongé à cet endroit puisse paraître étrange. Qu’est-ce que cela pouvait bien faire ? Si certaines personnes aimaient s’asseoir au bord du lac, elle n’allait pas leur demander pourquoi. Et bien c’était la même chose pour son envie de s’étendre sous le ciel calme, en compagnie de Cassian, et au beau milieu du passage.
Elle prit une grande inspiration. Oui, le temps d’un instant, plus rien n’avait d’importance. Elle savait qu’elle aurait bien le souci d’affronter ses nouvelles potentielles responsabilités, mettre de l’ordre dans ce que sa vie apportait de nouveau. Mais plus tard. Là, elle n’avait qu’une seule envie : Cassian. Sa présence, son souffle, sa chaleur. Le seul fait de le savoir à ses côtés ne pouvait effacer le sourire qui ne la quittait plus.

 

ykehi0rw4juq.jpg

 

Ils restèrent ainsi un certain moment ; le soleil finissait sa course vers l’horizon, inlassablement. Au bout de longues minutes à s’imprégner de la douceur du vent, ils se mirent à discuter de leur situation. Parce qu’il le fallait bien. Au début hésitants, presque gênés.
Anda se justifia d’abord. Elle expliqua le temps passé chez sa tante, les choses qu’elle lui avait dites. A mesure de son récit, le sourire de Cassian s’étira. Elle lâcha un petit rire nerveux.

« – Quoi ? »

Il haussa les épaules.

« – Je sais pas, c’est…
– … Ben quoi ?
– C’est un peu surréaliste. Il y a quelques heures, ma tante annonçait qu’elle était ta mère. Je t’avoue que ça m’a fait mal au cœur, bien plus que je n’aurais pu l’imaginer. J’étais même plus capable de te regarder, et… Et là, tout ça me parait si naturel. Ta tante a raison, enfin son raisonnement se tient. Qu’on l’accepte ou non c’est une autre histoire… et si on est toujours regardant sur ce « souci » d’ADN, au final il ne pose pas tant de problème côté génétique. Ça, peu de fées le savent… »

Vraiment ? Anda fronça légèrement les sourcils. Etait-ce réellement possible que le drame soit encore amoindri ? Comment se faisait-il que cette information-là ne soit pas dans tous les esprits ? Peut-être que c’était tout de même un genre d’union mal vu, et qu’il était préférable de taire ce précieux sésame.

En voyant l’air étonné d’Anda, Cassian s’empourpra radicalement. Qu’est-ce qui lui avait pris de ne retenir que la partie ADN des explications de Celesta, et étaler ses connaissances en la matière maintenant ? Songer aux complications génétiques que le peuple pensait savoir et les contrecarrer avec enthousiasme, c’était penser à ce qu’on pouvait mal juger de leur future descendance. Et réfléchir à une descendance après un simple baiser échangé pouvait être mal interprété. Si Cassian était mal à l’aise à cause du sous-entendu qu’il avait engendré malgré lui, Anda était à mille lieues de là. Pour elle, les problèmes n’avaient plus de raison d’être.

« – Tu veux dire que c’est possible, tout simplement ? »

L’intéressé se racla la gorge pour se redonner contenance.

« – Bien sûr que c’est possible. Mais si j’ai perdu espoir en apprenant notre lien… c’est bien parce que j’avais peur de ton rejet à cause de cette vision-là, celle que partagent la plupart des gens.
– Mais… ma mère sait que ce n’est pas gênant ?
– Oui, elle le sait.
– Alors pourquoi tu t’es fermé comme ça tout à l’heure ? Tu pensais vraiment que tu allais me dégoûter ?
– Ben… tu n’as pas démontré le contraire. Et puis on ne sait jamais quel genre de réaction ça peut provoquer, c’est un sujet délicat, Anda… »

Elle accusa le coup.

« – C’est pas faux… »

Un doux sourire se dessina à nouveau sur les lèvres de Cassian.

« – Je suis heureux que tu aies fait un détour chez ta tante… »

Anda sentit le rouge lui monter aux joues. Oui, elle aussi en était heureuse. Et si son père n’allait certainement pas approuver, elle avait au moins un réel argument pour se protéger.

« – Par contre, même si certaines personnes peuvent nous accepter, il est clair que beaucoup nous jugeront… Il est là, le réel problème. »

Elle haussa les épaules. Peu importe ; elle avait décidé que rien ne pouvait gâcher ce moment. Pas même la nuit qui commençait à pointer le bout de son nez.

 

g2mm51x3ewix.jpg

 

Ils finirent par se relever, conscients que Soléa et Revan attendaient toujours le retour d’Anda. Avec une profonde inspiration, ils se dirigèrent vers la porte arrière, qu’ils commençaient à bien connaître à présent. Sans un bruit, ils montèrent à l’étage mais ne virent personne.

« – Certainement plus en haut. »

Cassian indiqua les escaliers d’un coup de menton, pour appuyer sa suggestion. Prise d’un nouvel élan de curiosité, Anda lui demanda si elle pouvait y aller elle-même, et seule. Histoire de ne pas filer une attaque à son père s’il les voyait débarquer ensemble. Ce qu’il accepta avec un rictus amusé.

 

t1k8vi0gn7ud.jpg

 

L’étage supérieur était accessible grâce à des escaliers de chaque côté de la grande pièce, dont un caché derrière la cuisine. Anda était avide de découvrir de nouveaux endroits du palais. Et quelle ne fut pas sa surprise en arrivant dans une pièce bien claire, et surtout très moderne. Elle savait les fées aussi avancées que les humains en ce qui concernait la technologie, mais s’était toujours imaginé la famille royale vivant dans un château digne de l’époque de la Grande Noblesse, avec bien plus de froufrous, peut-être plus à l’image du rez-de-chaussée.

 

ahvhhied0suz.jpg

 

Des bureaux, ordinateurs et machines sportives trônaient joyeusement à cet étage, encore bien vide. Mais rapidement, elle aperçut du mouvement par une fenêtre. En y regardant bien, un petit balcon était présent, donnant sur la cour du palais. Et si elle en croyait la tenue qu’elle arrivait à voir, Soléa s’y trouvait.
Furtivement, elle vérifia que personne d’autre n’était avec elle. Du moins, personne qui ne connaissait pas son nouveau statut en ces lieux. Mais il n’y avait que Soléa. Où était Revan ? Anda secoua la tête, avant de franchir la porte.

 

euqsw7c5s48q.jpg

 

« – Anda ! »

Sa mère tourna la tête vers elle, à moitié étonnée de la voir de nouveau. Evidemment, elle l’avait attendue, mais elle savait aussi qu’elle était jeune, et que ses émotions étaient fortement vulnérables après une pareille journée. Alors elle aurait compris qu’elle ne remette pas les pieds au palais, du moins ce soir-là.

« – Pardon, j’ai pris mon temps…
– Ne t’excuses pas pour ça, voyons. »

La jeune fée sourit doucement. Elle hésita.

« – Je ne sais pas exactement ce que je veux. Enfin, concernant le palais, vous, et tout ça je veux dire… »

Soléa acquiesça.

« – En tous cas j’aimerai rentrer chez moi pour cette nuit.
– Bien. C’est compréhensible. »

 

rn0cd5uxoawo.jpg

 

Elle sourit en retour. Pendant de longues secondes, toutes deux restèrent ainsi à se regarder. Parce qu’aucune n’avait encore réellement réalisé que c’était bel et bien elles, qui se trouvaient ici.

« – … Est-ce que tu sais où est mon père ? »

Soléa indiqua la cour de la main, en se levant.

« – Il est au bar de Lilou, il t’attend. »

Son visage devint légèrement plus soucieux.

« – Si tu te demandes pourquoi il n’est pas resté dans le palais, c’est parce que Devon est revenu de son voyage d’affaire, et que j’ai jugé bon de lui parler de cette situation. »

Un « oh » se dessina sur les lèvres d’Anda, sans qu’aucun son n’en sorte.

« – Comme je l’espérais… ça ne le ravit pas, mais il comprend. Evidemment, nous lui avons fait du mal. Même si ça remonte à dix-huit années, je l’ai trompé, et il va falloir un temps pour me racheter. Cependant, il a bien conscience que tu n’as rien demandé à personne, et que les choses ont fini par arriver ainsi. Tu es ma fille, et tu as le droit d’être en ces lieux. Ils t’appartiennent autant qu’à moi. »

Aussi perplexe qu’Anda pouvait être, elle hocha la tête, même si ses yeux restaient plissés.

« – Devon est quelqu’un de bien. Il approuve la version que je veux donner au peuple, ainsi que ta présence. Cependant, Revan n’est pas autorisé à y séjourner.
– Je comprends… »

Soléa finit par sourire faiblement.

« – Bien. C’est une concession évidemment, mais elle est tout à fait raisonnable venant de Devon, et compréhensible. En ce qui concerne Opale et Leovan, je ne leur ai encore rien dit. Demain, certainement. Tout comme le reste de la famille… Mais mieux vaut qu’ils aient la version du peuple, plutôt que la vérité. »

La jeune fée acquiesça de nouveau, comprenant bien que la famille était toujours un sujet délicat. Si le sang était partagé, les avis différaient bien souvent, et un foyer – surtout royal – était sujet à tensions et querelles stupides.
Soléa invita sa fille à redescendre pour lui dire au revoir, mais elles tombèrent évidemment sur Cassian qui attendait toujours en dessous. A la façon dont Anda s’approcha de lui pour se placer à ses côtés, une conclusion vint rapidement à l’esprit de sa mère. Tant et si bien qu’elle eut besoin de se rassoir pour accuser le coup.

 

knegqtxrc2tb.jpg

 

« – Alors… qu’en est-il ? »

Oh, elle connaissait la réponse. Elle avait bien compris qu’il se passait quelque chose en ce sens au vu de la réaction de Cassian, plus tôt dans la journée, à l’annonce du lien qui les unissait. Mais étant donné leur sourire respectif, une réponse était fort inutile. Alors Soléa sourit, heureuse de cette nouvelle qui embellissait selon elle, bien des côtés négatifs, à commencer par l’épuisement mental que devait éprouver sa fille.

 

o9plcakm0x2q.jpg

 

Et si elle ne la connaissait pas, elle se sentait presque fière d’elle. Comme Anda l’avait espéré, elle n’avait aucun à priori sur cette relation. Encore plus maintenant qu’elle la savait au courant que le « problème » n’était pas un problème.
Mais si Soléa était heureuse, son envie de la protéger refit surface ; l’instinct maternel, qu’ils disaient.

« – Tu fais attention à elle. Si j’approuve, ça ne sera pas le cas pour une bonne partie du royaume. Encore moins son père. »

Cassian sourit en guise d’acquiescement, et Soléa le remercia silencieusement. Oui, c’était une bonne nouvelle.

 

z9runp8z19r9.jpg

 

Après une nouvelle étreinte envers sa mère, Anda prit congé, suivie de Cassian. Il était temps de rentrer. Elle ne pensait plus à rien. Seulement aux pas qui la guidaient vers la sortie du palais. La journée avait été bien trop remplie, en toutes sortes d’émotions et d’épuisement, pour qu’elle remarque même Devon, passant la porte de la salle de réception en sa direction. Le coin de son œil le vit certainement, mais l’information ne parvint pas jusqu’à elle.

 

5111xgpr8ng7.jpg

 

Celui-ci resta silencieux, bien conscient de la personne qu’il avait devant les yeux, accompagnant Cassian. La ressemblance était frappante…

Dehors, ils s’arrêtèrent et prirent une grande bouffée d’air. La fraîcheur de la nuit leur fit le plus grand bien.

« – Tu as bien fait de décider de rentrer ce soir. Tu en as besoin. »

Anda sourit amoureusement, soulagée de pouvoir compter sur lui. Doucement, il vint apposer un baiser sur sa joue, avec la plus grande des tendresses.

« – A demain…
– Rentre bien… et essaie de dormir. »

Aucun doute sur le sujet, elle savait qu’elle se transformerait en masse à la vue de son lit.

 

gkiilc577xeh.jpg

 

Après un dernier regard, ils se quittèrent et Anda se dirigea vers l’entrée de la cour, côté bar, où son père demeurait assis, un fond de verre à la main. Avait-il été présent lors de l’échange entre Soléa et Devon ? Celui-ci avait-il craché son envie de ne pas le voir ici ? Elle observait son paternel à mesure qu’elle approchait, cherchant ce qu’elle pouvait bien lui dire. Elle ne savait même pas si elle souhaitait encore faire la tête. Avant de finalement hausser les épaules. Elle aurait tout le temps de décider ça le lendemain.

 

wcbct922q4g8.jpg

 

« – On y va ? je suis épuisée…
– A qui le dis-tu. »

Revan se tourna vers sa fille, soulagée de la voir revenir enfin. Sans un mot, il se leva et la prit dans ses bras pour se téléporter dans leur forêt. Et qu’elle leur avait manqué, leur forêt…

Ils n’avaient pas faim. Nul besoin de passer en cuisine, alors leur salle de bain respective les accueillirent à bras ouverts, après s’être séparés d’un « bonne nuit » légèrement désolé. Anda y passa peu de temps, surtout préoccupée par retrouver ses draps chauds qu’elle avait fait attendre plusieurs nuits. Et comme prévu, elle s’endormie rapidement, lourdement.

Mais quelques heures plus tard, elle fut dérangée par un picotement qui remonta le long de son échine. D’abord gênée, elle fronça les sourcils dans un pseudo-sommeil qui ne voulait pas la lâcher. Mais les picotements se transformèrent en douleur si vive, qu’elle se mit à hurler en se tordant dans son lit. Des secousses la parcoururent alors qu’elle s’éveillait totalement sous le coup d’une brûlure intense, qui s’en alla aussitôt qu’elle eut apparu. Epuisée, il ne fallut pas longtemps avant que les cris s’arrêtent, et qu’Anda retombe dans un sommeil de plomb.

 

awf1t1vctj33.jpg

Laisser un commentaire