Chapitre 22

Elle s’était bien gardée de montrer sa nervosité à l’idée de passer la journée avec sa sœur. Avait-elle le choix ? Pas vraiment. Et elle savait qu’il lui fallait coopérer si elle espérait la convaincre de ses intentions ; qu’elle n’était pas ici pour lui voler la vedette, encore moins prendre la direction du royaume à sa place quand le couple royal annoncerait sa retraite. Outre ce fait, elle comprenait aisément la colère d’Opale, même si elle ne l’encourageait pas. Découvrir un nouveau membre de sa famille à cause d’un vieux mensonge parental donnait toutes les raisons de ne pas accepter gentiment un changement si soudain dans leur vie. Et ce n’était pas le lendemain de sa réelle rencontre avec Anda que son cœur allait lui dicter une autre conduite.

Elles descendirent jusque dans la cuisine pour saluer la famille de Dinah et leur souhaiter une bonne journée. Cassian était à table, concentré à accueillir le repas une nouvelle fois préparé par Leahn. Il ne lui lança pas un regard, alors elle commença par en faire autant.

 

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Elle n’avait aucune idée de ce qui pouvait se passer dans la tête de la fée qu’elle aimait. Cassian était-il en colère ? Indifférent ? Ou ne lui tenait-il point rigueur de son comportement de la veille ? Si elle ne savait pas elle-même la façon dont elle souhaitait affronter la chose, elle n’était pas plus avancée face au visage impassible de Cassian. Osant un coup d’œil à son encontre alors qu’Opale quittait déjà le bâtiment après de polies salutations, Anda ne put se retenir de sourire.

 

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« – Bonjour Anda ! As-tu bien dormi ? »

L’intéressée se tourna vers nouvelle tante, essayant de garder la face en voyant l’air vide de Cassian. Elle rassembla rapidement ses esprits en affichant un doux sourire nerveux.

« – Bien, merci. Je pense que ma tête et mon corps ont jugé ça nécessaire après ces derniers jours… »

Leahn hocha de la tête avant de contourner la table pour s’asseoir aux côtés de Cassian, qui ne portait toujours aucun regard envers sa belle.

 

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Timidement, Anda se frotta le bras. De l’autre côté de la porte, elle put entendre Opale lui demander si elle la suivait.

« – J’arrive ! »

Se pinçant les lèvres, elle posa de nouveau ses yeux sur Cassian, mettant de côté sa fierté. Elle cherchait un indice, quelque chose qui lui permettait de savoir où se situait son état d’esprit. Mais n’en trouvant pas, elle prit une inspiration avant d’élever la voix.

« – A ce soir… »

Après quoi elle s’adressa à la famille entière.

« – Passez une bonne journée ! »

Ils lui répondirent avec un grand sourire. Si celui de Cassian était inexistant, il finit cependant par lever les yeux vers Anda et laissa parler ces derniers à la place de ses cordes vocales. A dire vrai, il n’avait lui-même aucune idée de la façon dont il souhaitait paraître. S’il avait agi comme il l’avait jugé le mieux pour leur récent couple, il s’en voulait évidemment pour avoir dû tenir tête à Anda. Bien entendu, il se sentait frustré, et était désolé d’avoir dû frustrer la jeune fée. Mais il était surtout dérouté par l’attitude enfantine d’Anda, même si cette facette d’elle ne l’avait jamais tant étonné. Alors peut-être voulait-il lui faire comprendre que ça ne lui plaisait guère de devoir se comporter en adulte.

« – A ce soir. »

Sa mâchoire crispée et ses yeux navrés parvinrent à étrangement rassurer Anda. Il ne l’ignorait pas complètement, et semblait se retenir. Se retenir de quoi ? C’était une question qui la taraudait lorsqu’elle passa la porte pour rejoindre Opale.

 

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Dinah prit la place de son père en face de Cassian, après avoir patiemment attendu que la porte se referme. Le temps s’était presque suspendu ; elle le brisa en élevant la voix.

« – Hé bien ! Plus froid, tu meurs. Qu’est-ce qu’il s’est passé entre vous ? »

Cassian tiqua, pas certain de vouloir évoquer sa vie amoureuse devant sa tante.

« – Comment ça ? »

Dinah agita les bras, bien consciente qu’il jouait l’innocence.

« – Le pyjama d’Anda ne t’a pas plu ? »

 

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Cassian ouvrit la bouche sans savoir quoi dire. Il connaissait le caractère et le comportement provocateur et ouvert de sa cousine, mais certaines fois comme celle-ci, il avait du mal à ne pas en être dérouté.

« – Euh…
– Roh, allez quoi ! »

Leahn quant à elle, se prenait de passion pour ses propres pensées afin de les laisser se dépatouiller entre jeunes.

 

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« – Ça ne te regarde pas, Dinah… »

Ladite Dinah laissa échapper un petit rire. Elle était loin d’être vexée, et trouvait même la situation adorable.

« – Ce n’est pas grave au moins ? »

 

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Cassian leva les yeux au ciel avant de secouer la tête.

« – C’est pas la peine d’insister. C’est entre Anda et moi. Mais effectivement, ton choix de pyjama ne nous a pas aidés. Maintenant, si on peut passer à autre chose… »

Son ton était sans équivoque, et même si sa curiosité était ô combien bridée, Dinah respectait son cousin.

 

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A l’extérieur, Anda finit par se planter devant Opale avec un grand sourire. Une façon à elle de s’accrocher à l’image du Cassian qu’elle aimait, et de couvrir sa nervosité face à la journée qui s’annonçait.

« – Par quoi commence-t-on ? »

Opale leva le bras vers sa gauche.

« – Par le palais. »

 

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« – Le palais ? »

Elle emboita le pas de sa sœur qui se dirigeait déjà vers l’avant de la cour.

« – Oui, un rendez-vous nous attend.
– Oh, d’accord. »

Alors qu’elle passait une nouvelle fois la porte principale de la grande bâtisse, Anda ne put s’empêcher de trouver la chose naturelle, tout en étant encore incroyablement impressionnée par ce fait. Si deux jours auparavant elle se sentait comme une enfant s’invitant chez ses idoles, aujourd’hui il s’agissait de sa propre demeure et l’idée avait encore du mal à se faire son chemin vers son cœur.
Opale l’entraîna jusqu’à l’entrée du petit salon où une fée les attendait, sagement assise sur un des fauteuils.

 

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L’aînée s’installa non loin de son invité, le saluant comme elle savait si bien le faire. Ils échangèrent brièvement quelques banalités avant qu’Opale ne se souvienne de la présence d’Anda, qui était toujours debout non loin de là, hésitant à se mêler à la conversation. Elle avait beaucoup à apprendre, il n’y avait aucun doute à cela.

 

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Opale se racla la gorge.

« – Anda, je te présente Célian Sigrin, notre préposé au domaine agricole. Célian, voici Andafae, la… première née de la reine, que nous avons présenté hier au royaume. »

Le dénommé Célian dévisagea Anda avant d’ouvrir la bouche en grand, l’air ravi.

« – Oui, je me souviens effectivement ! Vous étiez en bleu hier également, n’est-ce pas ? »

Anda sourit et s’apprêta à répondre lorsqu’Opale prit de nouveau la parole.

« – Oui, apparemment elle ne sait pas s’habiller autrement… »

Alors qu’elle s’approchait de Célian pour le saluer officiellement, Anda s’arrêta dans sa course. De toute évidence, sa sœur n’avait pas terminé de ne pas apprécier la situation, et elle avait bien l’intention de lui faire comprendre de toutes les manières possibles.

 

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Elle s’assit finalement auprès d’eux, prenant la chose comme une gentille familiarité. S’il y avait bien une chose qu’Anda ne souhaitait pas faire, c’était donner le plaisir à sa sœur de perdre son sang-froid face à ses pics lancés.

Célian fit un rapport sur la condition agricole du royaume, qu’il faisait une fois par semaine. La généralité des stocks du royaume étaient passée en revue, tout comme l’état des entreprises et employés qui géraient les plantations et récoltes à travers le pays, et il en profitait pour énoncer le moindre souci sur le sujet. En l’occurrence, les plants les plus proches du territoire Gamerra avaient besoin de plus de matériel d’arrosage en raison de fortes chaleurs.

Anda observa sa sœur échanger avec Célian sans intervenir, prenant note de son comportement, ses phrasés polis, ce qu’il convenait d’obtenir comme informations lors de ces rapports hebdomadaires. Après quoi le préposé prit congé.

« – C’est toi qui te charges de tout ce qui est agricole ? »

Opale secoua la tête.

« – Non, ça dépend de la disponibilité de mes parents, nous nous partageons ces tâches. »

Elle l’invita à la suivre à l’étage, puis à celui du petit balcon, où Anda avait vu une organisation moderne il y avait un certain nombre d’heures de cela. Les deux ordinateurs étaient présentement occupés.

 

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Opale s’assit non loin d’eux ; devant le premier se tenait un homme qui répondait au nom d’Aikan Hetgard, tandis que le roi pianotait sur le second. Anda apprit qu’Aikan était le chargé en chef de toutes les démarches informatiques du royaume, en dehors de la famille royale bien entendue. Evidemment, il n’était pas seul dans cette tâche, mais les préposés n’étaient pas tous les jours les mêmes à travailler à cet étage, ni au palais. Et comme pour le reste des affaires du royaume, il arrivait de croiser un membre royal devant une machine électronique.

Opale communiqua les informations reçues par Célian.

 

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Devon prit soin de les écouter puis les noter, avant d’ordonner l’envoi de quelques dispositifs d’arrosage supplémentaires à la frontière du territoire.

« – Aikan, tu pourras checker le budget avant de confirmer l’envoi ?
– Bien entendu. »

Devon sourit avant de se pencher pour voir Anda, debout derrière Aikan, et lui demanda d’approcher.

« – Tout va bien ? »

Elle acquiesça gentiment.

« – Jusque-là, oui. Ça risque d’être un peu compliqué d’emmagasiner autant d’informations en si peu de temps… »

Il l’interrompit d’un mouvement de main.

« – Ne t’inquiète pas. Prends ton temps. C’est normal de voir énormément de choses d’un coup, mais tu ne peux décemment pas tout comprendre et retenir en quelques heures. »

 

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Par un mouvement de tête, Anda remercia Devon. Même s’il y avait un gouffre entre le roi et sa belle-fille, celle-ci se sentait rassurée par son calme et son accueil. Contrairement à Opale qui ne faisait que lui énoncer des faits sans aller réellement plus loin. Cette dernière finit par se relever en tendant le bras vers Anda. Perplexe, la plus jeune la regarda les sourcils levés.

« – Prends ma main, il faut faire un bond. »

« Faire un bond » était une des expressions courantes lorsqu’il s’agissait de se téléporter. Anda se doutait que la princesse devait avoir certains atouts, mais il ne lui était pas venu à l’esprit qu’elle maîtrisait ce talent.

« – Oh ?
– On a rendez-vous à la mairie de la capitale. »

Anda hocha de la tête en se tournant vers Devon par reflexe. Celui-ci sourit une nouvelle fois.

« – Bonne journée ! »

La seconde d’après, elles se retrouvèrent devant un grand bâtiment en bord de mer, dans un cadre bien différent. Célian leur emboitait le pas, ayant des affaires à régler à la mairie également.

 

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Anda s’empêcha de faire les yeux ronds, regardant à droite et à gauche des lieux qu’elle n’avait jamais vus auparavant. Son père l’avait bien emmenée se baigner autant au lac qu’à la mer lorsqu’elle était enfant, mais il y avait bien des années de cela. Et elle ne se souvenait pas être venue à la capitale. Certainement trop proche du palais. En réalité, celui-ci se situait à la lisière de la grande forêt du royaume – au bout de laquelle Revan vivait. En descendant une colline, l’on arrivait sur le centre-ville et sa banlieue, où Anda s’était rendue seulement pour visiter la demeure de Cassian. L’ambiance et l’excitation qu’elle en ressentait était très différentes de tout ce qu’elle avait expérimenté jusqu’à ce jour.

 

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Devant l’air impressionné d’Anda, Opale leva les sourcils.

« – Un problème ?
– Non du tout, c’est… c’est beau.
– Tu n’étais jamais venue ? »

L’intéressée haussa les épaules.

« – Sans raison de venir, non… »

Opale s’empêcha de lever les yeux au ciel, tant elle semblait avoir affaire à une campagnarde profonde.

« – Suis-moi et… tâche de te comporter normalement. »

Anda pinça les lèvres, accusant une nouvelle fois le coup. Elles montèrent les grandes marches et passèrent la porte pour se retrouver dans un hall assez sombre, comportant des escaliers de chaque côté ainsi qu’un passage direct vers l’accueil un peu plus au fond de la pièce. Opale fit un mouvement du bras pour indiquer à sa sœur où se diriger. Elles prirent les marches une nouvelle fois, et Anda cogna son pied contre l’une d’elles, tentant un peu trop fortement de mettre les pieds l’un devant l’autre correctement. Par réflexe, Opale tourna la tête vers elle pour la rabrouer mais se retint.

 

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Elles arrivèrent dans un petit salon où était assis un homme sur un des fauteuils présents. Le tout était finement décoré, bien que la décoration en question donne le sentiment d’avoir un certain âge. Rapidement, les yeux d’Anda se posèrent sur la silhouette immobile. Elle fronça les sourcils en trouvant les chaussures de son hôte bien légères à son goût, peut-être modernes, jeunes.

 

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Progressivement, elle détailla la fée qui finit par se lever pour accueillir les sœurs. De toute évidence, Anda ne lui donnait pas plus d’une trentaine d’années. Nerveuse, elle attendit qu’Opale se manifeste.

 

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La fée se dirigea vers cette dernière qui lui tendit son bras, tout sourire.

« – Mesdemoiselles… »

Il lui baisa la main de façon très naturelle avant de se tourner vers Anda, la bouche à demi ouverte. Opale prit les devants.

« – Je vous présente Andafae. »

Puis elle indiqua son vis-à-vis.

« – Anda, voici Ditwin Lyne, maire de Gariit.
– Oh !
– Enchanté. »

Embarrassée, Anda se dépêcha de se courber largement en guise de salutation. Mais dans un même temps, elle fronça les sourcils en se demandant comment une fée si jeune pouvait diriger la ville. Du fin fond de sa forêt, elle n’avait que de vieux souvenirs et images de maires barbus, bien erronés.

« – Je suis désolée, je m’attendais à…
– Plus âgé ?
– … Oui. »

S’empêchant de soupirer, Opale expliqua :

« – Avant que Ditwin ne prenne la tête de la capitale, son père et son grand-père avant lui étaient maires ici. Nous avons une complète confiance en lui.
– Et je suis bien heureux de me compter parmi vos fidèles amis, Princesse. »

Flattée – et certainement habituée à cela –, Opale prit place sur un des fauteuils, imitée par le maire. Il invita Anda à en faire de même, avant de prendre les informations du jour que détenait Opale. Après quoi ils dérivèrent sur un autre sujet, qui captiva quelque peu l’attention d’Anda. Il était question d’un bal afin de trouver un mari pour Opale.

« – Un bal ? »

La concernée secoua la tête.

« – Du tout. Il dit ça pour plaisanter, parce qu’il a toujours en tête de me trouver un compagnon. »

 

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Anda sourit. Il était vrai que si elle en croyait l’histoire de sa mère, et de la royauté en général, l’on était marié très jeune. Or, Opale avait déjà vingt années derrière elle et semblait aussi libre que l’air pouvait l’être.

« – Avez-vous un compagnon, princesse Andafae ? »

Elle leva les sourcils, étonnée qu’on puisse s’adresser à elle de cette façon. Etonnée même qu’on s’intéresse à sa vie personnelle. A côté de sa sœur, elle avait l’impression d’être totalement effacée, inintéressante. Et pourtant…

« – Euh, oui.
– Nous le présenterez-vous ?
– Je pense que vous le connaissez déjà.
– Vraiment ? »

Elle haussa les épaules.

« – Il s’agit de Cassian. Lothian, Cassian Lothian.
– Oh ! Fort bien. Et avez-vous discuté de la succession ? »

Elle leva la main en guise de protestation.

« – Non non, ce n’est pas la peine, Opale reste la future reine. »

Ditwin acquiesça avec un sourire avant de reprendre la conversation à propos de ventes de charité, de monuments à rénover et autres occupations administratives dont Opale connaissait le fin mot. Le temps s’écoula de façon à dépasser la pause méridienne des employés de la mairie, et Opale prit poliment congé en entraînant Anda hors du bâtiment. Agacée mais surtout embarrassée, elle ne se fit pas prier pour énoncer ce qui n’allait pas.

« – C’était quoi, cette courbette ? »

 

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« – Euh, pardon ?
– La courbette que tu as faite devant Ditwin.
– Hé bien… je le saluais. Il ne fallait pas ? »

Opale se pinça les lèvres. Pour sûr, en ce qui concernait les mimiques, elles n’étaient pas sœurs pour rien.

« – Bien sûr qu’il faut saluer, c’est la base. Mais te courber jusqu’à atteindre son nombril n’est pas digne d’une princesse.
– Oh, je vois… pardon, je n’ai pas l’habitude de rencontrer des personnes si importantes. »

 

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Opale ne savait plus où se mettre ; et c’était bien la première fois qu’Anda la voyait dans un tel état. Mais si elle se fiait à ce que lui avait expliqué Dinah, sa sœur n’était pas accoutumée à cacher ses humeurs et expressions, quelles qu’elles soient.

« – T’y connais vraiment rien, hein ? »

Anda sourit doucement.

« – Non. Je ne suis pas de ce monde et ce n’est mon but de prétendre le contraire. C’est pas faute de l’avoir répété… »

 

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Opale se gratta la gorge. Oh, elle n’avait pas l’intention d’accepter sa sœur si facilement, le mensonge était toujours bien présent. Mais assister à son incompétence la rassurait légèrement.

« – Et donc ? Qu’est-ce qui n’allait pas avec ma courbette ? »

L’aînée haussa les épaules.

« – Je comprends bien que le maire puisse t’impressionner… enfin disons, soit. Toujours est-il que tu fais partie de la famille royale, ce n’est pas à toi de te sentir intimidée. Son rang est inférieur au tien, tout jugement mis à part. Il est naturel qu’une si solennelle salutation soit faite dans le sens inverse, il n’y a rien de mal à ça. C’est ainsi que ça marche. »

Anda opina, l’air sérieux. Même si ce n’était pas son monde, elle était soucieuse de faire au mieux.

« – Même si tu ressembles toujours à une paysanne dans un joli costume. »

Alors qu’Opale se détournait, Anda leva les yeux au ciel. Il y avait du chemin à faire, certes. Mais elle se sentait quelque peu détendue, en comparaison à tous les échanges qu’elle avait pu avoir jusque-là avec sa sœur.

« – Tu as faim ?
– Euh… Oui.
– Viens. Je t’invite au restaurant. »

La belle bleue lui emboîta le pas. Elles contournèrent la mairie pour se diriger vers l’autre bout de la jetée, où trônait un bâtiment fort coloré, qui tapa dans l’œil d’Anda immédiatement.

 

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La serveuse à laquelle Opale adressa la parole sembla non seulement la reconnaître immédiatement de par sa célébrité, mais elle eut tout l’air de la croiser souvent dans l’établissement. En habituée, elle emmena les sœurs sur la terrasse, à une table qu’Opale donna l’impression de bien connaître. Reculée, calme. Avec une vue imprenable.

Rapidement, elle saisit le menu et parcourut la liste des plats proposés avec un automatisme qui eut tout l’air de montrer qu’il était inutile qu’elle en passe par-là ; ses lèvres prononçaient imperceptiblement les noms que ses yeux lisaient. Ce qui eut pour effet d’attendrir Anda, qui découvrait une nouvelle facette de la princesse froide.

 

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« – Tu ne choisis pas ? »

Sa voix tira Anda de ses pensées.

« – Fais gaffe. Je pourrais commander deux plats et les manger sous tes yeux. »

Il n’y avait aucun frisson, aucune vibration dans ses paroles. Son ton était droit et sérieux. Mais Anda y soupçonna une pointe d’humour. Etait-ce de la gourmandise qu’elle devinait chez Opale ?

 

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Elles finirent par se plonger toutes deux dans leur menu, avant de faire leur choix. La variété de plats proposés impressionna Anda, rarement chouchoutée ainsi. Certes Revan avait toujours été une sorte de papa poule, mais le niveau était tout autre, le cadre complètement différent. Et la situation, totalement nouvelle.

 

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Anda soupira d’aise. Le bruit de l’eau sur la jetée l’apaisait, le sel qu’elle sentait était doux, et l’air caressait ses cheveux en une danse réconfortante. Elle se sentait capable de rester ici des heures durant, observant le mouvement des douces vagues et des bateaux qui s’en allaient et revenaient au port. Elle se remémora son lac, sa forêt. Si l’endroit était bien contraire à cette dernière, elle arrivait cependant à y trouver le même calme.

Opale plissa les yeux en observant sa sœur profiter du moment. Elle la savait campagnarde, mais ne s’était pas réellement doutée que son mode de vie ait pu la passionner autant.

 

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« – Tu apprécies ?
– Beaucoup. C’est un endroit très agréable. »

Anda se retint de soupirer. Bien qu’elle ait adoré grandir dans sa forêt et comprenait à présent les raisons de son père pour les avoir fait rester le plus longtemps possible là-bas, elle regrettait de ne pas avoir tant voyagé que cela.

« – La vue est superbe. »

Opale lâcha un petit rire.

« – Evidemment, elle est à nous. »

Sa sœur fronça les sourcils.

« – Comment ça ?
– L’île. C’est la nôtre. »

 

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Anda fit les yeux ronds avant de se tourner vers l’île en question, qui trônait fièrement au milieu de l’immense étendue d’eau entourée en grande partie par la capitale avant de retrouver la mer au loin. En cherchant dans ses souvenirs, elle se rappelait Dinah lui expliquant que la famille possédait une demeure reculée. Etait-ce sur l’île ?

 

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Opale le lui confirma. Chaque branche de la famille royale avait beau avoir un foyer, que ce fut au palais, à la capitale ou ailleurs, ils étaient également tous légitimement les bienvenus dans ladite demeure et y séjournaient régulièrement.

« – Merci pour les explications. »

 

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Opale haussa légèrement les épaules.

« – Hm hm. »

Les assiettes ne tardèrent pas à arriver, et le repas se déroula sans réel accroc. Pour cause, aucun sujet sensible ne fut évoqué, et chacune apprécia un peu de silence. Un certain nombre d’heure s’était écoulé lorsqu’Opale se leva en laissant quelques billets sur la table.

« – Voilà donc pour la journée type… enfin, je mange souvent au palais, c’est au feeling selon les tâches à effectuer.
– Et tu les connais à l’avance, ou… ? »

Elle acquiesça.

« – Plus ou moins oui. Fais-moi penser à te montrer l’agenda à l’étage de mes parents. On le consulte chaque matin et on note qui fait quoi, en gros.
– D’accord.
– T’inquiète pas pour ça pour le moment. Tu ne vas pas faire autant de tâches seule dès maintenant. »

Anda s’en doutait, mais elle devait bien avouer que cela la soulageait. Elle ne s’imaginait aucunement prendre des décisions pour le royaume.

Elles finirent par retourner au palais, où Opale libéra sa sœur. Au loin, Anda aperçut Dinah qui lui indiqua d’un mouvement de tête que Cassian se trouvait à l’étage. Après avoir salué d’un regard les quelques fées qu’elle croisa, Anda se rendit dans le petit salon privé où Cassian était assis, un livre à la main.

 

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Plongé dans sa lecture, il ne remarqua que tardivement les pas qui s’approchaient de lui, tout comme à qui ils appartenaient. Lorsqu’il porta ses yeux vers Anda, l’étonnement se dessina sur ses lèvres. Il ferma son ouvrage et le posa sur une table basse.

« – … Alors ? »

Anda soupira de soulagement.

« – Alors, j’ai survécu. »

Un petit sourire se profila sur le visage de Cassian. Il finit par se lever et pencha la tête sur le côté, par compassion.

« – Opale t’a donc laissé la vie sauve.
– C’était pas gagné d’avance, mais pour le moment il semblerait… »

Un faible rire fit s’unir leur deux voix. Plusieurs secondes silencieuses s’installèrent avant qu’Anda ne se mette à se gratter le bras, machinalement.

« – Ecoute, je… »

Il la coupa d’un mouvement de main.

« – Laisse. C’est oublié. »

Elle se sentait bête. Et en même temps, elle savait que c’était mieux ainsi. Sans prévenir, elle fondit dans ses bras, y trouvant le réconfort dont elle avait eu besoin toute la journée. Là, contre lui, elle était bien. Elle se sentait confiante, aimée, et l’échange pouvait durer une éternité qu’elle n’en aurait eu que faire.

 

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Lorsqu’ils se séparèrent, Cassian lui prit la main.

« – Tu souhaites rester ici cette nuit ? »

Anda fit la moue.

« – A choisir… non.
– Alors j’ai une surprise pour toi. »

La seconde suivante, ils se retrouvèrent à l’air libre, devant une longue clôture de pierre et de verdure. Un portail s’élevait durement devant eux. Un frisson parcourut Anda.

 

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« – Où sommes-nous ? »

Mais à en juger par le reste du décor, elle le savait déjà. Derrière la clôture se dressait une immense bâtisse au milieu de grands jardins. A droite et à gauche du terrain, il n’y avait rien d’autre que des falaises, et de l’eau. Enormément d’eau.

« – Sur l’île de la famille. As-tu envie de la rencontrer ? »

 

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