Chapitre 24

Anda s’éveilla avec un soupir presque plaintif. Elle n’aurait certainement pas craché sur quelques heures de sommeil supplémentaires. Difficilement, elle finit par ouvrir les yeux et tourner la tête ; un faible sourire étira ses lèvres lorsqu’elle aperçut Cassian se réveiller à son tour. Sourire qui s’estompa légèrement lorsqu’elle se rappela qu’il lui fallait tirer la couette afin d’entamer la journée. Une pression de son cher et tendre sur son bras lui donna le courage de défaire ses jambes des draps, afin de poser ses pieds sur le sol froid de la grande chambre dans laquelle ils logeaient cette nuit-là.

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A peine était-elle debout que sa routine recommença, inlassablement. Se lever, se débarbouiller, retrouver Cassian dans la salle de bain, qui lui souhaitait un bon courage pour la journée à venir. Un baiser apposé, un appui sans faille face à tout ce qu’elle devait mémoriser et reproduire depuis quatre mois à présent.

 

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Quatre mois qu’elle avait été introduite dans la demeure familiale, malgré les Lothian qui ne voulaient pas d’elle. Si elle n’avait pas réellement imposé sa présence, d’abord gênée de pouvoir causer des désaccords entre les membres de la famille, elle avait fini par prendre l’habitude de faire des allées et venues, pour se poser ou faire plus ample connaissance avec chacun. Au fil des semaines, elle s’était petit à petit affirmée en tant que princesse, nouveau membre de la famille royale qui n’avait aucune ombre à faire à Opale, prochaine reine désignée depuis nombre d’années. Selon les journées, elle alternait entre le palais, l’immense maison de Cassian et le manoir sur l’île pour établir son couchage. Et comme beaucoup de matins, elle retrouvait Aliss et Dolan à table. Si avec la première elle s’entendait particulièrement bien, le second, bien qu’étant son propre oncle, la mettait souvent mal à l’aise de par son statut et sa franchise.

 

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« – Alors, tu as fini par récupérer tout le dossier qu’il te manquait ? »

Anda hocha la tête en terminant d’avaler sa bouchée.

« – En trois ou quatre fois, mais oui. »

 

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« – A croire que c’était un cadeau de bienvenue…
– Pour tout avouer, je m’en serais bien passée.
– Je me doute ! »

Lors de ses nombreuses nouvelles tâches, Anda avait dû rassembler des dossiers divers pour l’administration et les registres du royaume. Parmi eux, un charmant conseiller n’avait eu de cesse de se tromper dans les formulaires à retourner, compléter et assembler. Jusqu’à finalement avoir plusieurs entrevues avec Anda afin de boucler ledit dossier.

« – Si tu veux mon avis, il a fait exprès d’être bête.
– Comment ça ? »

 

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Aliss fit un sourire en coin avant de hausser les épaules.

« – Ben, avoir des vues sur la nouvelle princesse et chercher à la voir autant que possible, ce ne serait pas étonnant ! »

L’intéressée manqua de s’empourprer.

« – Tu crois ?… Bah, de toute façon…
– Attention à ce que tu vas dire. »

La bouche ouverte, elle se tourna vers Dolan qui jouait le père soucieux du bonheur de son fils.

« – Euh, hé bien, non mais je veux dire…
– Anda… détends-toi.
– Pff Dolan, c’est pas cool. »

Aliss secoua la tête devant la bêtise de son frère.

 

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« – Si on ne peut plus rigoler…
– Il t’embête encore ? »

L’intéressé tourna la tête vers son père qui venait de s’installer à son tour. Anda adorait son grand-père. Elle se contenta de sourire tandis que Dolan haussa les épaules.

 

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Et c’était là le scénario qu’elle connaissait régulièrement depuis de nombreuses semaines. Si elle avait longtemps accompagné Opale, Soléa ou même Devon dans les tâches qui leur incombaient, elle avait petit à petit pris le coup de main seule, afin de se rendre utile au mieux et remplir sa fonction de princesse.

 

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Même si sa sœur avait encore un regard sur les opérations.

 

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Jusqu’à ce jour, où elle retrouva Cassian après un rendez-vous de début d’après-midi. Sa tournée administrative était terminée, et elle avait eu une petite idée d’où elle souhaitait se rendre ensuite, qui lui avait trotté en tête toute la matinée. A dire vrai, cela faisait même plusieurs jours qu’elle y pensait. Qu’elle en parlait. Qu’elle hésitait.

« – Tu t’es décidée ? »

Elle hocha la tête, positive.

« – Il me manque. »

Cassian la prit dans ses bras avec un sourire. Il lui glissa au creux de l’oreille que c’était normal. Qu’elle n’avait pas à s’en faire. Tout se passerait bien, évidemment. Et si ce n’était pas le cas, il serait toujours là pour elle. Bien entendu, elle fut rassurée. Alors il la téléporta au bon endroit, avant de disparaître dans un baiser rassurant. Contenant une boule dans sa gorge, Anda jeta un œil à la maisonnette. Il ne fallut pas plus d’une seconde pour qu’elle se sente bien. Là.

 

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Pas une fois elle n’y avait remis les pieds depuis qu’elle avait élu domicile dans la royauté qu’était sa famille. Mais il ne s’était pas écoulé une journée sans qu’elle ne pense à cet endroit. Sa maison. Sa forêt. Tout ceci lui manquait terriblement, même si elle n’avait pas eu le loisir d’y penser réellement. Tout était arrivé trop vite. Et puis le temps avait passé, et elle n’avait pas osé. Mais là, à quelques pas de son arbre, c’était l’évidence même ; son cœur avait beau avoir changé de domicile, son vrai foyer demeurait en ces lieux.

 

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Elle prit une grande et longue bouffée d’air, sourire aux lèvres, avant de se diriger vers les escaliers de la maisonnée, à la recherche de son père. Qu’allait-elle lui dire ? Elle n’en avait pas la moindre idée. Mais peut-être trouverait-elle en le voyant.

 

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A aucun étage elle ne le trouva. Alors elle se dirigea vers le premier endroit qui lui passa par la tête, comme à son habitude : les abords du lac. Avec un élan autant nerveux qu’apaisé, elle s’élança avec grâce à travers les arbres et feuillages dont elle connaissait chaque courbe. Après quatre mois d’absence, elle se rappelait encore chaque parfum, chaque odeur selon les recoins devant lesquels elle courait.

 

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Comme elle s’en doutait, Revan était bien au bord de l’eau, canne à pêche à la main. Et ce jour-là, il était accompagné de Celesta et son fils. A mesure que ses pas s’approchaient du sable fin qui se mélangeait à la terre de la forêt, sa cadence se fit plus légère, plus discrète. Presque timide. Son cousin se débattait avec sa prise pendant que Revan restait droit, les yeux perdus dans l’horizon, certainement à la recherche d’une sérénité nécessaire lorsque l’on s’adonnait à ce loisir.

 

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Alors que Celesta les observait avec amusement, elle fronça les sourcils quand une ombre vint se dessiner à ses pieds. Il ne fallut pas plus d’une seconde pour qu’elle se retourne avec le sourire, faisant face à une Anda qui retenait son souffle. Elle ne réalisa pas vraiment que la joie de la revoir se lisait dans ses yeux ; qu’à son tour, Solal se détourna de son activité pour apprécier la venue de sa cousine.

« – Ma belle Anda… comment vas-tu ? »

Un soupir de soulagement se fraya son chemin jusqu’à ses lèvres, avant qu’elles ne s’étirent.

« – Eh bien… »

 

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Lui dire que tout allait bien ? Déguiser ses pincements au cœur ? Anda n’avait pas réellement songé à ce qu’elle pouvait répondre à une question aussi ordinaire. Elle se contenta de les prendre tour à tour dans ses bras. A deux pas, Revan était toujours pris dans la contemplation des montagnes qui s’imposaient fièrement de l’autre côté du grand lac. Mais il tendit l’oreille. A retardement certes, puisqu’il n’avait pas voulu croire en la voix qui avait retenti. Sa canne embrassa le sol alors que son visage se décomposait. Pendant une bien longue seconde, l’idée de la personne qui se tenait derrière lui parvint à trouver son cœur. Un sourire barra finalement son visage sans qu’il ne s’en rende compte, puis il se retourna.

« – Anda… »

 

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La poitrine de la belle tambourina soudainement. Elle ouvrit la bouche mais ne parvint à prononcer aucune réponse. Bien sûr qu’elle était là. Même si elle avait mis le temps, elle n’avait pas supporté d’être ainsi coupée de la personne qui l’avait élevée, si longtemps. Les querelles ? Le temps en avait effacé la plus grande douleur. Oh, Anda ne pardonnait pas vraiment à ses parents, mais elle comprenait mieux. Elle avait fait un premier pas vers cette paix qu’elle recherchait tant.

Ils se dévisagèrent avec affection si longtemps que Celesta et Solal s’étaient éclipsés, préférant leur laisser l’intimité qu’il leur fallait.

 

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Revan finit par prendre une inspiration décisive, comme sortant d’une étrange et douce torpeur.

« Tu… Tu as changé tes cheveux. »

Machinalement, Anda porta la main à sa tête, passant les doigts à travers les mèches qui composaient sa coiffure, avant d’acquiescer.

« Oui… nous avons jugé qu’il valait mieux me faire plus discrète à la cour. »

Souriant de manière presque nostalgique, Anda laissa retomber sa main et haussa les épaules. Puis elle ajouta :

« – C’est un peu plus clair que ma couleur naturelle, ça me plait comme ça. »

Au fil des semaines elle avait pris conscience qu’elle devait mieux se comporter à la tête du royaume que dans sa forêt, à commencer par avoir une attitude visuelle propre. Si certains membres de la famille royale étaient hauts en couleurs, des cheveux bleus avaient été jugés tout de même trop tape à l’œil. Anda avait donc consenti à retrouver le brun que lui avait donné son père, en l’éclaircissant légèrement. Elle s’approchait d’ailleurs ainsi, un peu plus de Soléa.

« – Ça te va bien. »

Avec les extravagances de sa fille, Revan avait presque oublié à quel point elle était magnifique grâce à ce que la nature lui avait offert.

« – Merci. »

 

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A dire vrai, l’attitude entière d’Anda lui paraissait changée. Elle se tenait plus droite, voilait mieux ses émotions, tout comme sa démarche se faisait plus sophistiquée et assurée. Bien qu’elle ait toujours su s’assumer, elle lui donna le sentiment d’être devenue une femme au cours de son absence. Il fit un pas vers elle.

« – Est-ce que… Est-ce que tout se passe comme tu le veux ? »

Même si on cœur se sentait serré depuis qu’elle s’était séparée de lui, il n’en restait pas moins son père et souhaitait son bonheur avant tout. Anda ouvrit la bouche. Elle était prête à lui dire que oui, que le temps devait faire son œuvre et l’habituer pleinement à sa nouvelle vie. Mais elle voulait aussi lui avouer qu’elle ne s’y sentait pas totalement à sa place, qu’elle n’aimait pas ses nouvelles responsabilités qu’elle ne comprenait qu’à moitié. Au lieu de cela, elle fondit dans ses bras.

 

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« – Tu m’as manqué. »

Les bras de Revan renforcèrent leur étreinte autour d’Anda. Il fronça les sourcils en prenant une longue inspiration, comme pour se prouver qu’elle était bien là. Mais au bout de quelques secondes, il entendit un petit rire émaner d’elle.

« – Tu m’étouffes un peu… »

 

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Il s’éloigna soudainement d’elle avec une expression navrée. Se grattant la nuque, il tendit le bras pour l’inviter à aller s’asseoir un peu. Il ne savait même pas par où commencer. Appréciait-elle sa nouvelle vie ? Etait-elle proche de sa mère ? S’entendait-elle bien avec Opale ? Avait-elle déjà fait son entrée sur l’île Lothian ? Il ne regardait pas vraiment la télévision, ou peu souvent. Et il n’avait pas la moindre envie d’en apprendre plus sur sa fille par ce biais.

« – Tout va bien à la maison ? »

Ses questions laissées en suspens, Revan fut devancé par sa fille qui s’était installée avec grâce sur un tronc d’arbre familier.

« – Euh… oui. »

Anda sourit. La légèreté de cette vie-là lui manquait. Sa simplicité, son calme.

« – Et toi, alors ? Tu sais que tu peux tout me dire, hein ! »

Revan s’agitait. Trop longtemps contenu dans une curiosité et une inquiétude qu’il ne pouvait contrer, il lui fallait savoir.

 

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« – J’avais… besoin de me ressourcer. Et de te voir. Ça faisait trop longtemps. »

Hésitante, elle se demandait encore si elle devait parler de ses doutes. Dans un soupire douloureux, Revan prit place non loin de sa fille.

« – Tu m’as beaucoup manqué aussi. La maison est vide sans toi. Enfin, la maison… tous les environs. »

L’intéressée se mit à rire. Il était certain qu’elle n’avait jamais été bien discrète. Légère et joyeuse certes, mais un sacré numéro.

« – Oui, je suppose… il a fallu que je me calme un peu, au palais.
– Je n’en doute pas. Tout est comme tu l’espérais ? »

Anda haussa les épaules.

« – Plutôt, oui. »

S’il était soulagé de la savoir heureuse, Revan ne put s’empêcher d’avoir un pincement au cœur. Si elle se plaisait chez les Lothian, Anda ne vivrait certainement plus jamais dans sa forêt. Il s’apprêtait à lui répondre qu’il était content pour elle, mais une lueur dans les yeux de la belle le retint. Un froncement de sourcils.

« – Peut-être un peu trop formel. »

Elle leva les yeux au ciel.

« – Enfin, évidemment, c’est la royauté, mais je veux dire… c’est beaucoup de responsabilités. »

 

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Les formalités en tous genres, Revan connaissait bien. Il venait lui-même d’une famille haut placée et avait passé sa jeunesse à être traîné de bals en galas de charité, le tout emballé dans un joli papier cadeau agrémenté de bonnes manières malgré la légèreté de sa personnalité. S’il n’avait pas été contraint de rejoindre les tréfonds de la forêt pour élever sa fille, il aurait certainement déserté ce monde-là de lui-même. Sauf si Soléa l’avait choisi.

« – J’imagine que l’adaptation n’a pas dû être évidente… ils t’en font voir de toutes les couleurs ? »

Anda laissa échapper un petit rire.

« – Opale, surtout.
– Oh, ça ne va pas avec elle ?
– Elle n’a pas du tout apprécié ma présence. Ça a duré un moment. Elle a fini par se faire à moi et m’a beaucoup guidée mais je ne suis pas certaine qu’elle m’accepte totalement. »

Elle haussa les épaules.

« – Enfin, aujourd’hui elle n’a plus envie de me décalquer le visage, c’est déjà ça.
– Et la famille ?
– Beaucoup ont mal pris ma venue mais quand ils ont vu que j’étais légitime et que je ne m’en allais pas, ce sont eux qui se sont faits discrets. Non mais, globalement je suis bien intégrée, ce n’est pas le problème… »

Se pinçant les lèvres, elle retint un soupire.

« – … Alors quel est-il ? »

Anda osa plonger son regard dans celui de son père. Reculer ne servait plus à rien.

« – Ce n’est pas… moi. J’aime me sentir utile, j’aime cet esprit familial qu’est celui des Lothian, j’aime leur bonne humeur, leurs conseils, leurs rires et je suis toujours impressionnée de faire partie d’une telle royauté. C’est très plaisant et je n’aurais pas pu rêver mieux. Mais les courbettes, les formulations à travailler, l’administration à n’en plus finir, voire même les problèmes que peut avoir le royaume, ça dépasse mon appréciation de la vie. Je… Je me sens à ma place au palais, et auprès de maman. Je ne crache pas sur mon rang non plus, toujours étonnant soit-il. Mais les contreparties d’une telle place m’oppressent. »

Malgré lui, Revan se mit à sourire doucement ; entre tristesse et soulagement. Son cœur avait fait un bond en comprenant que sa fille se confiait à lui, comme avant. Mais il s’était serré en sachant qu’elle n’était pas totalement heureuse. Il retrouvait son Anda, celle qui n’était pleinement vivante qu’entre les arbres et les bourrasques qui les faisaient danser.

« – Tu sais… la maison ne serait pas contre ton retour. Elle s’ennuie de toi. »

Anda sourit en coin. Elle aurait dû voir venir son père tenter de la rapatrier. Ce n’était pas méchant, bien évidemment. Mais il profitait de sa détresse pour essayer de la récupérer, et ça la fit rire.

 

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« – Papa… il y a une chose que j’aimerais faire. Et même si je ne compte pas changer d’avis, je voudrais ton consentement. Et l’aide de tatie Celesta. »

Oh, Revan n’avait pas été emballé par cette idée. Pas le moins du monde. Mais après quatre mois loin de sa fille à se faire une raison sur les choix qui parcouraient sa vie et sur lesquels il n’allait plus parvenir à appliquer une décision négative, il s’était contenté d’exprimer son inquiétude avant de la serrer dans ses bras.

Elle n’avait pas attendu de nombreux jours avant d’aller exposer son envie à Dinah.

« – Tu es sûre ?
– Oui, j’en ai besoin. Nous en avons besoin. »

Cassian avait acquiescé en souriant.

« – Très bien, avec plaisir dans ce cas ! »

Tous les trois s’étaient donc rendus aux abords de chez Celesta, ce jour-là. Ils la trouvèrent à jardiner et lorsqu’elle les vit apparaître, Celesta s’empressa d’aller à leur rencontre.

« – Que me vaut votre jolie présence ? »

Les mains se tordant de contentement, Anda embrassa sa tante.

« – Nous avons besoin de ton aide, si tu es d’accord… »

Dinah se gratta la gorge.

« – Oh, voici Dinah, notre cousine. Dinah, voici ma tante, Celesta…
– Celesta Sial, la styliste ! »

Sa cousine l’avait coupée, bien consciente de la personne qui se trouvait en face d’elle.

 

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L’intéressée secoua la tête, toujours si flattée par sa renommée.

« – Et j’ai moi également reconnu mademoiselle Dinah. C’est que mes allées et venues au cœur du royaume sont assez fréquentes, et je suis assez renseignée sur le sujet. »

S’en suivit un clin d’œil appuyé envers sa nièce qui, quelques mois plus tôt, avait encore bien du mal à replacer les membres de la royauté.

« – Alors dites-nous un peu, pourquoi avez-vous besoin de nous ?
– Et bien… nous aimerions nous rendre chez les humains. Pour quelques temps. Et nous savons que vous maîtrisez toutes les deux le talent de se déguiser pour eux, alors, nous pensions…
– Oui, peut-être que vous avez des approches différentes, et on aimerait vraiment ne pas prendre des mois à y arriver à vrai dire.
– Aller chez les humains ? Pour quoi faire ? »

 

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Alors que Celesta et Dinah allèrent s’installer sur un banc de bois, Cassian encouragea sa belle qui commençait à se balancer sur ses jambes, cherchant ses mots. Aller chez les humains, elle y songeait depuis quelques semaines et lorsqu’elle avait exposé son envie à Cassian, il avait aisément compris et lui avait promis de la suivre. Après tout, son rôle au sein du royaume n’était pas capital, et il aimait prendre des risques, de temps à autres.

« – J’ai besoin de prendre un peu de distance avec… avec Anda la princesse. Celle que je suis a l’impression de suffoquer. »

Dinah fronça légèrement les sourcils, inquiète.

« – Il y a un problème au palais ?
– Oh non, Soléa et Devon sont adorables, Leovan m’a adoptée et Opale… est plus conciliante avec ma présence de jour en jour, mais ce que doit faire une princesse au quotidien ne me ressemble pas. En toute honnêteté, même si je me plais auprès de vous, je ne suis pas encore certaine d’y rester définitivement. Et j’ai besoin de retrouver une certaine paix. »

Elle marqua une pause, se convainquant elle-même de son choix.

« – Aller chez les humains, où rien de tout ceci n’existe, nous fera le plus grand bien. »

Après quelques secondes silencieuses, Celesta haussa les épaules.

« – Je pense que tu sais mieux que personne ce dont tu as besoin pour être bien. Si vous voulez mon aide, je vous l’offre avec plaisir. »

 

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Ce que confirma Dinah à son tour. Avec un soupir de soulagement, Anda et Cassian écoutèrent avec attention les premiers conseils qu’elles avaient à donner sur la question. Se déguiser aux yeux des humains consistait à faire disparaître son apparence de fée ; autrement dit, parvenir à rétracter ses ailes et inciter à sa peau de changer de couleur.

« – Et pourquoi ne pas projeter une illusion d’apparence pour qu’ils nous voient autrement ? »

Celesta pinça ses lèvres en hochant la tête. C’est ce qu’elle s’était elle-même demandée bien des années auparavant.

« – Tout le monde n’a pas ce talent-là, il n’est pas très courant. Et puis quand bien même, garder une illusion en place pendant des heures ou des jours entiers est épuisant.
– Par contre, on a tous une espèce d’aura, un genre de petite bulle naturelle d’illusion qui cache nos oreilles et nos yeux face aux humains. »

Le doigt en l’air, Dinah était fière d’avoir apporté sa contribution à l’explication de Celesta.

« – Nos oreilles et nos yeux ne changent pas ?
– Non, ce sont les seules choses qu’aucune fée n’a jamais réussi à modifier pour les humains. Jusqu’au jour où l’une d’entre nous a osé se montrer déguisée dans l’autre monde et qu’aucun humain n’a remarqué ses particularités.
– C’est là que nous avons compris que notre aura avait une certaine efficacité. »

C’est avec autant de complicité et d’entraide que les semaines qui suivirent se déroulèrent, Celesta et Dinah étant bien heureuses d’avoir été amenées à se rencontrer. L’une complétait régulièrement les explications de l’autre, et toutes deux s’adonnaient à des démonstrations de leur talent.

 

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Faire le vide. S’imaginer dans l’autre monde. Inspirer. Faire le vide. Ne plus faire bouger ses ailes. Apprendre à se passer d’elles. Faire le vide. Expirer. Se convaincre d’être humain ; encore et toujours plus fort jusqu’à en convaincre son propre épiderme.
Faire le vide.
Et recommencer.

Anda soupira encore de ne voir aucun changement visible, de n’arriver à rien. Encore une journée sans résultat.

« – Tu devais bien t’attendre à ce que ça ne soit pas automatique, si ? Ce sont des changements énormes qu’il faut imposer à son esprit, à son corps, et en être assez habitué pour que les effets puissent durer sans qu’on s’en préoccupe. »

La jeune fée secoua la tête.

« – Je sais bien ça… je suis désolée, je pense que je suis fatiguée. Je vous jure que j’essaie, je fais de mon mieux, mais il se passe tellement de choses au palais et je…
– Anda…
– Quoi ? »

Dinah fit un mouvement du menton en direction de ses mains.

« – … Oh ! »

 

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En voyant sa peau blanche, Anda eut un hoquet de surprise. Elle tourna et retourna sa main, avant de voir le violet qui la définissait regagner sa place centimètre après centimètre. Comme happé par le spectacle, son corps se libéra de mon mutisme après qu’il eut retrouvé son apparence.

« – Je ne sais pas comment j’ai fait. »

 

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Celesta vint lui attraper les épaules pour l’encourager.

« – C’est bien, ça veut dire que ça commence à fonctionner. »

Elle lui releva le menton et sourit.

« – Allez, on continue. Et il faut penser aux ailes. »

Pendant les jours qui suivirent, Anda tenta de retrouver l’état d’esprit dans lequel elle s’était trouvée ce jour-là et, petit à petit, elle parvint à rappeler cette peau humaine, un peu plus longtemps à chaque fois. Quant aux ailes… et bien, les ailes n’étaient pas une mince affaire. Peut-être même était-ce le procédé le plus complexe et perturbant. Si elle se souvenait vaguement de la nuit où elle avait reçu ses ailes de princesse, la douleur et les cris qui l’avaient assaillie, elle se remémorait surtout du lendemain, quand elle avait dû réapprendre à se mouvoir avec elles. A s’habituer à leur poids, leurs réflexes. Accepter la nouvelle façon dont elles prolongeaient son dos.
A présent, il lui fallait demander à son corps de les rétracter. Oh, ce n’était pas une chose impossible à faire. Chaque fée était à même d’y parvenir, c’était un procédé naturel inclus dans leur génétique et leur dos disposait d’une sorte de poche interne, très fine, prête à accueillir les ailes. Mais il s’agissait d’une pratique ancienne, tout comme prendre son apparence miniature, semblable à une luciole, n’était plus une chose bien courante. Tout ceci s’était perdu au fil des siècles, même s’il arrivait encore aux fées de s’en servir, plus rarement. Le tout était de rappeler à son corps qu’il pouvait le faire.

Anda ne travailla sur le sujet que les soirs où elle n’était pas épuisée. C’était d’abord un effort mental. Se dire que les ailes étaient en effet rétractables, penser à la façon dont elles allaient rejoindre son dos, s’imaginer sans. En premier, c’était un picotement qui faisait sa venue. Un titillement à la base des ailes qui donnait le sentiment qu’elles tremblaient, comme si elles avaient besoin d’être décoincées de cette emprise, de cette forme constamment dépliée. Lorsqu’elle le sentit, elle fit les yeux ronds et se redressa d’un coup, comprenant qu’il se passait quelque chose. Quelque chose de différent.

Alors elle continua d’y croire. De convaincre tout son être qu’il lui était possible de se passer de ses ailes. Jusqu’au jour où une douleur vint lui tirer le dos. Les lèvres pincées, elle émit un son qui inquiéta Cassian.

« – Je crois que j’ai senti bouger mes ailes.
– Comment ça ? Ce sont des ailes, ça bouge…
– Mais non, pas comme ça ! T’es empoté alors, parfois… »

Elle le frappa du revers de la main alors qu’il pouffa, fière de sa bêtise.

« – Je veux dire, elles ont bougé vers mon dos. Pas de droite à gauche pour voler.
– Oh ! Tu as mal ? »

Anda grimaça en remuant ses omoplates.

« – C’est comme lorsqu’elles se sont changées. Oui ça fait mal, mais c’est passé… Il faut que je m’y accoutume je pense. Quand elles auront l’habitude de se rétracter et ressortir ce ne sera plus un problème. »

Cassian acquiesça, la couvant des yeux avec un sourire bienveillant.

Une nouvelle semaine s’écoula pendant laquelle son dos la fit souffrir chaque nuit, adoptant de nouveaux rituels. Mais c’est à force de persévérance qu’elle se retrouva une après-midi, concentrée, à agiter ses omoplates vers Cassian.

« – Alors, alors ? Elles se voient encore ? Regarde ! Il y a encore un bout ou pas ?
– Je ne vois rien. »

Elle eut un arrêt, la bouche à demi ouverte, les yeux grands ouverts et les mains en l’air.

« – … J’ai réussi ! Cassian, j’ai réussi ! »

Se jetant dans ses bras, elle plaqua ses lèvres sur les siennes en souriant généreusement. Dans une euphorie certaine, elle fit durer le baiser de longues secondes, mordillant sa lèvre inférieure. Alors que leur cœur tambourinait dans leur poitrine, Cassian les fit se téléporter chez Celesta où il savait qu’ils avaient rendez-vous de façon habituelle à présent.

« – Et bien ! »

Alors que Celesta se gratta la gorge, Dinah ne put s’empêcher de rire. Les tourtereaux se détachèrent l’un de l’autre, à peine désolés.

« – J’ai réussi. »

Fière et émue, Anda montra son dos nu sous les félicitations de ses professeurs.

« – Et combinés ? »

En un regard complice échangé, Cassian et Anda prirent une teinte humaine.

 

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Celesta les admira, les yeux embués. La surprise passée, elle alla serrer sa nièce dans ses bras.

« – Et bien voilà. Vous êtes prêts. »

Anda lui frotta le dos en la remerciant. La serrant encore plus fort, elle prit une profonde inspiration.

« – Ça va aller.
– J’en suis sûre. »

 

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