Chapitre 27

Alors que le soleil s’élevait lentement sur l’hôtel, Anda et Cassian s’étiraient dans leur lit. C’était certainement une des meilleures nuits qu’ils avaient passé depuis longtemps. Une sérénité si appréciable ne pouvait leur faire de mal. Bien sûr, même s’ils savaient se déguiser aux yeux des humains, ils avaient toujours cette petite angoisse d’être découverts ; mais c’était peu de choses comparé à la frénésie de la vie au palais, de la royauté à tenir. Alors ici, ils étaient bien. Tout allait bien.

 

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Rapidement apprêtés, ils s’arrêtèrent au restaurant du bâtiment pour un petit-déjeuner avant de prendre la route vers l’entrée de la ville.

 

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Si Cassian pouvait les téléporter où bon leur semblait, ils préféraient profiter de la façon dont ce monde fonctionnait, au moins pour les premiers trajets. Revenir à l’hôtel pouvait bien accepter un peu de magie. Dinah leur avait laissé quelques instructions afin de prendre un taxi, et une adresse à donner au chauffeur.

De la banlieue alentour, ils arrivèrent devant le grand parc central de la ville. Pour bien débuter, leur cousine avait certainement dû se dire que de la verdure ne ferait pas de mal à Anda.

 

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Le temps était doux et l’air agréable quoique chatouillant légèrement les narines des deux fées. A coup sûr, ils n’étaient pas habitués à la pollution des métropoles humaines. L’entrée du parc était bordée de massifs de fleurs aux teintes douces et variées, qui mit rapidement Anda en joie. Du moins, plus qu’elle ne l’était déjà. Sans demander son reste, elle s’empressa de parcourir les allées colorées, humant leur délicat parfum.

— Hey !

 

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Cassian avait à peine le temps de suivre sa belle qu’elle bifurquait déjà entre de nouveaux buissons. Mais rapidement, il aperçut des ailes virevolter auprès d’Anda. Elle suivait un papillon des yeux, à la belle robe bleue.

 

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— Il ressemble à celui auquel tu parlais le jour où je t’ai fait peur.

Anda s’arrêta. Il n’avait pas tort. Peut-être l’avait-elle suivi instinctivement ?

— Tu te souviens de ça ?
— Bien sûr, répondit-il en souriant. Même si sur le coup, tu m’avais parue plus folle qu’autre chose.

Il pouffa, tandis qu’Anda le frappa en fronçant les sourcils.

— Tu n’as jamais parlé aux insectes de ta vie, peut-être ?

Cassian la dévisagea, prêt à rire de nouveau.

— C’est une vraie question ?

L’intéressée haussa les épaules et poursuivit son chemin. Le parc semblait être immense. De grands espaces verts, tantôt vierges, tantôt colorés ou abritant des activités pour les enfants et les plus grands, s’étendaient aussi loin qu’il lui était possible de voir. Le concept était déroutant pour la petite fée. Un espace si paisible entouré pourtant de tant de béton ? Une étrangeté bien humaine, si elle en croyait les dires de Dinah. Mais qu’importait, elle avait au moins sa dose de verdure.

 

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Cassian revint à sa hauteur et ils prirent ensemble, les doigts entrelacés, le sentier principal qui les faisait zigzaguer entre les arbres, les parterres de fleurs parfaitement entretenus et les nombreux bancs où s’arrêtaient les passants. Ils marchèrent même sur des petits ponts romantiques isolés dans des petits coins zens, au-dessus d’étangs qui parsemaient le parc.

Au bout d’une vingtaine de minutes de marche, ils décidèrent de s’arrêter pour s’asseoir dans l’herbe. Sans raison particulière, sinon l’envie de se poser pour observer le mouvement du vent dans les feuillages, les enfants qui passaient non loin sur des petits appareils qui leur permettait d’avancer de façon divertissante, et les groupes de jeunes gens venus en ces lieux tout autant pour se détendre que nos fées. Si dans les premiers temps, le silence n’était rompu que par le chant des oiseaux et les conversations des passants, à mesure que le temps s’écoulait, Anda se redressait de sa considération envers les arbres en glissant à Cassian combien elle trouvait les petites jambes des bambins potelées. Ce qu’il dû bien concéder. En tailleur à présent, Anda se mit à jouer avec les brins d’herbe du bout des doigts, presque sans y faire attention. Les petits pieds foulant les graviers retenaient son intérêt avec amusement. Son sourire s’agrandit lorsqu’un couple s’approcha de l’endroit où ils étaient assis, panier et couverture à la main. Ils étalèrent cette dernière au sol avant d’y poser leurs genoux. Entre eux deux gigotait un enfant d’un an ou deux peut-être, un adorable garçon aux cheveux fins et longs, tombant le long de sa nuque et encadrant ses joues roses qu’Anda eut terriblement envie de pincer.
Dans les rires et les exclamations, le petit eut droit à des jeux avec ses parents, des lancés de ballon, des activités d’apprentissage et le tout, sous les yeux ravis des fées qui adoraient voir les humains à l’œuvre. Si ç’avait été l’un des buts de leur voyage, ils étaient totalement servis.

— Il a les yeux qui pétillent.

Cassian pouffa.

— C’est vrai. Enfin, je te rappelle quand même qu’on a nous aussi des bébés, de notre côté du monde.
— Oui mais ce n’est pas pareil, rétorqua Anda en secouant frénétiquement la tête.
— Un peu…
— Tu vois ce que je veux dire !

Elle soupira d’aise.

— Des petites fées avec des ailes minuscules, c’est trop mignon, ajouta-t-elle.

Alors qu’elle étira ses bras, Cassian vint apposer un doux baiser sur sa joue.

— Ben alors ?
— Mademoiselle Nyrden, répondit-il, quand cesserez-vous d’être étonnée par des choses que nous connaissons pourtant déjà ?
— Emerveillée, pas étonnée. Nuance mon cher.

Elle haussa les épaules.

— Ce ne sera plus le cas quand je ne les trouverais plus fascinantes. Tu te rends compte comment deux petites choses comme des ailes de bébés, arrivent à les porter dans les airs ?
— Non, je ne me rends pas compte. Tu as remarqué que je n’étais pas une fille ? ironisa Cassian.

Anda poussa son épaule.

— Bon alors prends les fourmis, par exemple.
— Ce sont des filles ?
— Tu m’enquiquines ! Là.

Cassian s’apprêtait à appuyer sur les joues boudeuses d’Anda avec la paume de ses mains lorsqu’il sentit un coup dans son dos. Il se retourna pour constater que le ballon avec lequel jouait la petite famille plus loin, roulait innocemment dans l’herbe près de lui.

— Oh ! Excusez-moi !

La mère se leva vivement, toute confuse, pour récupérer l’objet tandis que son fils riait aux éclats.

— Il n’y a pas de mal, assura Cassian, plus attendri qu’autre chose.

Les rires de l’enfant eurent raison des fées, qui le fixaient bouche bée. Mais à force de le regarder, c’est lui les observa en retour. Et rapidement, seul un sourire étonné et curieux émana de son visage. Subjugué, le petit n’arrivait pas à détourner son attention du visage d’Anda et Cassian. A force, ces derniers froncèrent légèrement les sourcils. Mais l’enfant fut détourné de sa curiosité par ses parents qui lui proposaient un nouveau jeu.

— Est-ce que tu veux marcher un peu plus loin ? Demanda Cassian, presque hésitant.

Se secouant la tête, Anda accepta et tendit sa main pour qu’il l’aide à se lever. En vrai gentleman, l’intéressé ne se fit pas prier. Gardant sa main dans la sienne, il l’entraina vers le sentier principal. De là, ils parcoururent sans broncher un tiers du parc, avant de décider de s’arrêter de nouveau non loin cette fois, d’un grand espace vert moins intimiste, où se mélangeaient des dizaines de familles, jouant, déjeunant, ou simplement assises dans l’herbe pour se détendre. Par chance, le soleil était largement au rendez-vous.
De nouveau sur la pelouse, Anda amena le petit sac à dos qu’elle avait tenu à emporter auprès d’elle, duquel elle sortit un appareil photo. Instinctivement, elle s’en servit pour immortaliser les activités humaines. Elle capturait l’innocence et la joie. Les petites choses. Et bien entendu, tout ce qui pouvait attiser la curiosité de Leovan.
A force de zoomer sur des visages au hasard, Anda tomba sur une enfant dont les yeux étaient rivés sur elle, à une vingtaine de mètres de là. Grande d’approximativement cinq ans, elle était assise à une table de pique-nique avec sa famille, crayon en main.

— Cassian…

L’intéressé se détourna de sa contemplation.

— Oui ?
— Regarde.

Il suivit le chemin de l’appareil photo des yeux pour tomber sur la petite fille qui leur adressait un large sourire émerveillé.

— J’aimerais bien savoir ce qu’elle dessine. Elle est adorable ! S’exclama Anda.

L’enfant passa son regard de Cassian à Anda, d’Anda à Cassian, sans perdre son expression étonnée. Alors pour s’amuser, la jeune fée se mit à faire quelques grimaces. Elle reposa son appareil et, en riant, agita ses mains devant son visage afin de réaliser des faciès en tous genres. L’enfant gloussa, avant d’attraper une nouvelle feuille et de recommencer à gribouiller, sans vraiment perdre les tourtereaux des yeux. Cassian, lui, fronça légèrement les sourcils. D’un mouvement rapide, il observa les familles les plus proches d’eux. Un enfant sur deux, si ce n’était plus, les regardaient ou leur jetaient des coups d’œil curieux, à peine discrets.

— Anda…, commença-t-il alors qu’elle était toujours occupée à distraire la petite fille, encore subjuguée par la belle mauve.
— Hm ? répondit-elle sans réellement faire attention.
— J’ai l’impression que les enfants… Anda ?

Ne la voyant pas réagir, il tapota doucement sur son bras afin qu’elle lui prête attention.

— Oui ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— J’ai l’impression que les enfants peuvent voir notre visage.

Elle secoua la tête comme s’il annonçait une évidence bête.

— Notre vrai visage, je veux dire.

Elle leva les sourcils, se tournant par réflexe vers la petite qui dessinait. Celle-ci jeta de nouveaux regards rapides vers Anda avant d’afficher un sourire satisfait. Alors que ses parents et ses frères discutaient et jouaient, elle en profita pour lever sa feuille en direction des fées. Ne voulant presque pas y croire, Anda reprit son appareil et zooma sur le dessin. On pouvait y voir deux personnes se tenant par la main, avec des oreilles pointues et des yeux aux très grands iris profonds. L’imagination de l’enfant ajouta à cela un arc-en-ciel au-dessus de leur tête et un arbre avec des yeux et une bouche à côté d’eux.

— Je crois que tu as raison, lança Anda, légèrement confuse. Qu’est-ce qu’on…

Elle s’arrêta dans son élan, remarquant au passage un mot inscrit maladroitement en travers. « TROL ». Fière d’elle, la petite reposa sa feuille.

— Elle nous prend pour des trolls. Elle nous prend pour des trolls !

Cassian pouffa.

— Et alors ?
— Et alors ? Et alors on est des fées. Faudrait lui expliquer.

Elle s’apprêta à se lever quand Cassian la retint par le bras.

— Anda, tu ne vas pas aller lui dire qu’on est des fées, enfin.
— Mais elle croit qu’on est des trolls ! Les trolls c’est ratatiné, recouvert de mousse, ça vit dans la forêt…
— Toi aussi, tu vis dans la forêt. Comment veux-tu lui expliquer la différence ? C’est une enfant, rétorqua Cassian, amusé.

A moitié debout, Anda laissa retomber son postérieur sur l’herbe en soupirant.

— Bon. Est-ce que tu crois que c’est un problème ? Que les enfants puissent nous voir.

L’intéressé haussa les épaules.

— Je ne pense pas. Les enfants ont de l’imagination, je suppose que même s’ils le disaient à des adultes, ils ne les croiraient pas.

Anda acquiesça. Elle mourrait d’envie d’aller voir la petite fille pour lui expliquer que les trolls n’étaient pas comme eux, mais elle se retint jusqu’à ce que la famille finisse par s’en aller. Farfouillant de nouveau dans son sac, Anda tomba sur un bout de papier. Il était écrit dessus un nom, une adresse, ainsi qu’une réservation à dix-neuf heures. Elle le tendit à Cassian.

— Dinah nous a réservé un restaurant ?
— Faut croire.
— Il faudra la remercier.

Cassian sourit, avant de passer le bras autour des épaules de sa belle pour l’embrasser avec tendresse.

Les heures qui suivirent furent consacrées à parcourir le reste du parc. Ils avaient envie de repasser à l’hôtel avant de se rendre au restaurant indiqué sur le papier, puisque la note « et faites-vous beaux » les y incitait. Cachés entre deux buissons, ils se téléportèrent directement dans leur chambre sans repasser par la case taxi, qu’ils allaient devoir reprendre pour se rendre au restaurant. Dans la valise d’Anda il y avait, entre deux tenues décontractées, quelques robes prévues pour d’éventuelles occasions comme celle-là. Autant dire que Dinah avait bien fait d’insister.
Instinctivement, Cassian et Anda décidèrent de s’accorder, l’un et l’autre revêtant un costume et une robe de couleurs noire et blanche. Ils étaient élégants et prêts à se mêler aux clients possiblement distingués du restaurant désigné en centre-ville. Comme ils avaient pris de l’avance, ils profitèrent de leur temps pour se pomponner. Fait qui se révélait incroyablement plaisant. Au palais, le nouveau quotidien d’Anda ne lui laissait que rarement le loisir de profiter de ses journées, s’enthousiasmer dans un coin de verdure, ou même prendre soin d’elle. Enfin, elle était loin de l’état de pouilleuse, et était plus que largement présentable. Mais apprécier se requinquer, se faire belle et prendre le temps de réfléchir à une tenue et une coiffure qui lui plaisaient réellement, ce n’était plus vraiment à l’ordre du jour.

Finalement, il fut rapidement l’heure d’appeler un taxi pour se rendre au restaurant. Ils donnèrent l’adresse au chauffeur avant de se plonger de nouveau entre les quartiers qui entouraient le centre où se dressaient les buildings. Ils ne savaient pas où étaient située la réservation de Dinah et leur poitrine tambourinait de plus en plus à mesure qu’ils s’approchaient des hauts immeubles qui n’avaient de cesse de les impressionner. Non pas que les fées n’avaient pas de drôles de constructions dans leur genre, mais le style des humains les fascinait.

Ils furent déposés au pied d’une tour totalement vitrée d’une vingtaine d’étages dans un quartier plutôt animé, à l’ambiance artistique chic. En sortant de la voiture, Anda eut un frisson impressionné. Au loin, on entendait de la musique de rue, et des relents de peinture venaient chatouiller les narines des fées. Sous ses fines manches longues, la chair de poule gagna Anda. Etait-ce la fraîcheur du début de soirée pourtant douce, ou l’excitation de la découverte ? Les deux, sans aucun doute.
Cassian alla lui ouvrir la porte afin d’entrer dans le bâtiment. L’étage du restaurant était indiqué sur un panneau d’informations, les invitant à utiliser l’ascenseur. Une fois en haut, un serveur en costume les accueillit derrière son comptoir, demandant s’ils avaient une réservation. Cassian donna son nom et il ne fallut pas plus de quelques secondes pour que le serveur le retrouve sur son écran.

— Si vous voulez bien me suivre.

Derrière le comptoir se prolongeait un mur ouvert à chacune de ses extrémités, qui elles-mêmes donnaient sur une des salles du restaurant. Tout autour de celle-ci, il y avait une terrasse abritant diverses tablées et canapés, dans une ambiance très épurée et chic. Pour les plus à l’aise, il y avait même une petite piscine.
Arrivé devant la table que le serveur leur indiqua, Cassian recula une des chaises pour inviter Anda à s’asseoir, avant de s’installer face à elle.

 

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Ils étaient accolés à une grande fenêtre et se délectaient de la vue plongeante sur la ville et ses buildings, alors qu’une douce couleur annonçant la tombée du jour y régnait. Rapidement, ils ouvrirent leur menu et parcoururent des yeux les plats proposés.

 

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Cette fois-ci, les énoncés étaient un petit peu plus complexes, et Anda s’amusa de l’expression concentrée et interloquée que Cassian affichait.

 

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— Bonsoir, je m’appelle Sally et je serai à votre service pendant votre repas. Avez-vous fait votre choix ?

Ils relevèrent les yeux de leur menu, presque étonnés. La serveuse était tout sourire et tenait un petit carnet à la main. Ils échangèrent un regard avant d’acquiescer. Tout paraissait appétissant mais aucun nom de plat ne leur parlait plus que ça. Quelques minutes de réflexion en plus auraient été inutiles. Avec un rictus enfantin, ils choisirent une assiette, au petit bonheur la chance. C’était là un jeu qui leur plaisait bien. Et puis après tout, ils étaient ici pour découvrir.

— Puis-je vous conseiller un bon vin blanc pour accompagner ? Demanda la serveuse, très impliquée dans son rôle d’hôtesse.

Anda haussa les épaules.

— Pourquoi pas !

Une fois la commande inscrite dans son carnet, Sally se dirigea vers les escaliers centraux. Il y avait à l’étage une autre salle, ainsi que les cuisines. Cassian la suivit du regard, avant de jeter un œil au reste des clients, tantôt seuls, tantôt en couple, mais toujours bien habillés. Il se trémoussait sur sa chaise comme un enfant trop heureux de goûter aux attractions touristiques de vacances. Ce qui avait le don de faire fondre Anda. Qui aurait cru qu’ils se retrouveraient ici, tous les deux, à vivre dans ce monde humain fort étrange, dégustant des mets inconnus en haut d’un grand building, en tête à tête ?

 

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Distrait par l’activité du restaurant et de celle de la grande terrasse accueillant des clients en maillots de bains élégants, il ne sembla s’écouler que quelques minutes avant que Sally ne revienne avec les verres de vin et leurs assiettes. La première attention d’Anda se porta sur la boisson, dont elle prit rapidement une gorgée.

 

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— Eh, ce n’est pas mauvais, lâcha-t-elle après avoir pincé les lèvres malgré elle.

Il fallait savoir qu’Anda n’était pas particulièrement habituée à l’alcool. Si elle ne s’interdisait pas d’en profiter de temps en temps, elle était loin d’être une experte. Alors elle apprécia ce picotement dans la gorge, qu’elle trouva amusant. Puis ce fut au tour de son plat de devenir soudainement intéressant. De forme et de couleur étrange, c’était là une assiette gastronomique et expérimentale qu’Anda avait devant elle. Pour ce qui était de la découverte, elle était servie.

 

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Pendant les longues secondes qui suivirent, un grand silence régna à la table, tant ils étaient concentrés sur ce qu’ils mangeaient et sur l’explosion de saveurs que ça leur procurait. Mais Anda reprit rapidement la parole, passant du coq à l’âne.

— Alors, il est arrivé quoi à ta mère ?
— Comment ça ? Répondit Cassian en dirigeant de nouveau sa fourchette vers son plat.

 

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— Tu sais… ses ailes.

La tête penchée, Anda éprouvait une grande curiosité.

 

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— Ah !

Finissant sa bouchée, il sembla chercher ses mots.

— Hum… ma mère a grandi dans une famille classique, avec des parents qui bossaient dur pour une paie modeste, et qui avaient trois bouches à nourrir.
— Quel rapport avec ses ailes ? Interrompit Anda.
— J’y viens. Ma grand-mère est tombée gravement malade et nous a quittés quand ma mère était toute jeune. Mon grand-père a fini par se remarier, mais à quelqu’un de la haute… une extension de notre famille, en gros. Des fées bien placées, et ça a changé leur quotidien. Enfant et adolescente, ma mère était déjà bien sapée grâce la nouvelle richesse de mon grand-père. Le souci…

Cassian s’arrêta pour ne pas laisser son assiette à l’abandon.

— Le souci, c’est que ma mère avait toujours ses anciens amis dans les vieux quartiers de la capitale et qu’elle aimait leur rendre visite. A cause du travail de mes grands-parents, ma mère et ses frères ont rapidement été responsables, et ils avaient l’habitude de sortir se dégourdir dans les rues, souvent jusqu’à tard. Pas très réfléchi, je sais. Bref, un soir, elle avait une douzaine d’années… elle s’est retrouvée à rentrer à la nuit tombée. Et dans les vieux quartiers, il n’y a pas que des fées fréquentables.

Anda pinça ses lèvres sans même s’en rendre compte.

— Et dans ces quartiers, les habitués se connaissent un peu tous, même juste de vue, poursuivit Cassian. Du coup… le changement d’adresse et de style de vie n’y sont pas passés inaperçus. Et quand ma mère s’est retrouvée seule, des ados l’ont suivie pour du fric. Evidemment, elle n’en avait pas sur elle, ils ne l’ont pas crue… et ils se sont acharnés. Au point de lui arracher une aile. Ils en auraient fait pareil avec la deuxième si mon père ne s’était pas pointé à ce moment-là.
— Ton père ?
— Ouais. Il avait été envoyé par la famille en voyant que ma mère mettait du temps à rentrer. Ils ne se connaissaient pas vraiment, mais il aimait bien flâner à droite à gauche. Ce n’est pas grand parleur, mon père.

Il haussa les épaules.

— Bref, c’est lui qui l’a sortie de là. Il avait dix-sept ans, ce qui n’était pas forcément bien plus vieux que les agresseurs, mais il avait une aura bien plus intimidante. Et un savoir-faire en téléportation et en maîtrise du vent qui leur a bien fichu la trouille. A partir de là, ma mère l’a tellement admiré qu’elle ne l’a plus lâché. Un peu comme une gosse qui rencontre son mentor. Et lui, pourtant assez froid, a trouvé ça attendrissant. Et puis comme elle avait perdu une aile, et que la deuxième était amochée, il a été plus raisonnable de la lui couper proprement. Ça a été discuté, bien entendu… mais elle l’acceptait. Et lui se sentait un peu responsable, de ne pas être arrivé un poil plus tôt. Enfin. Ils ont noué un lien assez spécial et puis quand ma mère a eu dans les dix-huit ans, y’a eu un peu plus que ça… et la suite, tu l’as devant toi.