En moins de temps qu’il n’en fallut pour le dire, Anda se retrouva comme à son habitude dans la banlieue humaine de Willow Creek. C’était une nouvelle belle journée qui s’annonçait et demoiselle fée était particulièrement souriante. Il fallait dire que le mauvais temps était rare dans la région, et que c’était un point positif pour l’amoureuse de la nature qu’elle était, à se délecter du moindre petit vent et de chaque rayon du soleil.

 

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Alors qu’elle observait les enfants partir à l’école, un franc sourire d’espoir se dessina sur ses lèvres. Oh bien entendu, elle était de bonne humeur. La conversation qu’elle avait eue avec son père n’avait rien changé à cela. Pour elle, il ne s’agissait que d’un petit accroc facilement guérissable, rien de plus. Chez eux, toutes les conversations étaient bonnes à prendre, et bénéfiques. Même si elles tournaient mal, il y avait toujours quelque chose à en tirer, à apprendre.

La rosée du matin chatouillait ses chevilles. Elle se pencha vers l’herbe haute et les fleurs, et passa le bout de ses doigts sur leurs pointes, regardant les gouttelettes sauter dans l’air, se détachant de la verdure grâce à ce mouvement. Anda laissa échapper un petit rire joyeux et cristallin.

« – Zou, vous êtes libres pour la journée les filles ! »

Pendant qu’elle les regardait couler jusqu’à la terre, elle entendit pouffer. Le sourire en coin, elle se doutait de l’origine de ce son. Elle se redressa et se retourna pour découvrir un Cassian, la main sur la bouche pour éviter de faire trop de bruit.

« – Alors, je ne t’ai pas fait peur aujourd’hui ? »

Anda secoua la tête avec une moue moqueuse.

« – Ça va, t’as eu l’air de préparer le terrain. C’est mieux d’annoncer sa venue en douceur plutôt qu’énoncer quelque chose d’un coup. »

Ce à quoi il acquiesça.
Anda était songeuse. Elle qui ne pensait pas le revoir, avait pourtant eu un brin de folie en se disant qu’il allait de nouveau être là, aujourd’hui. Qu’elle apprécie ou non sa compagnie, elle pouvait au moins se dire qu’elle n’allait de nouveau pas passer sa journée d’observation par elle-même.

 

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Pendant des heures, ils restèrent l’un à côté de l’autre à émettre toutes les théories possibles sur les humains qu’ils voyaient parcourir les trottoirs, pêcher, discuter des derniers potins avec les voisins ou faire semblant d’être aimables avec des paniers de muffins.

Aucun n’était gêné par la présence de l’autre, puisque tous deux vaquaient à leurs observations, allant de temps en temps de leurs petites remarques qui faisaient rire ou réagir l’autre, jusqu’à ce que Cassian se mette à regarder Anda du coin de l’œil, la détaillant en plissant légèrement les yeux, sourire en coin. Se sentant épiée, demoiselle fée se sentit obligée de réagir sur la défensive, non habituée à ce qu’on soit subtile avec elle ou inversement.

« – Un souci ? »

Cassian sembla hésiter, sûrement pour réfléchir à la tournure de sa phrase. C’est qu’il avait bien remarqué le fort tempérament d’Anda, et ne voulait pas la froisser. Ç’aurait été bête de se fâcher avec, alors que les choses se déroulaient si bien. Du moins pour deux connaissances qui partageaient un peu d’amusement.
Il finit par ouvrir la bouche mais ne prononça ses premiers mots que quelques secondes plus tard.

« – C’est ta couleur naturelle ?
– … Pardon ? »

Il voulut pointer ses cheveux du doigt pour appuyer ses propos mais se ravisa, pensant qu’un simple détournement des yeux vers le haut de sa tête serait moins insultant. D’ailleurs, il ne cherchait pas du tout à être discourtois, et tenait sa question plus par curiosité que toute autre chose.

« – Pourquoi ? Ça te pose un problème ? »

 

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Il secoua vivement la tête.

« – Du tout, je me demandais juste… parce que c’est rare de voir quelqu’un avec des cheveux de couleur si vive. J’en croise de temps en temps au royaume mais c’est pas ce qui ressort le plus. »

Anda soupira légèrement en souriant.

« – Ah, j’avais eu peur que ça te plaise pas non plus.
– Bah, j’ai pas vraiment à juger. »

Il haussa les épaules. Et puis en analysant un peu, il tiqua.

« – Non plus ? Des gens t’ont dit qu’ils n’aimaient pas ? Qu’est-ce que ça peut bien leur faire ? »

Anda eu envie de rire tellement la remarque était pertinente. C’était exactement ce qu’elle avait pensé lorsque son père avait montré son désaccord.

« – Des gens pas vraiment, c’est juste mon père qui n’apprécie pas bien…
– Oh, pourquoi ça ?
– Il n’aime pas qu’on se fasse remarquer pour rien.
– Se faire remarquer ? Tu ne vas pas te faire remarquer plus que n’importe qui juste parce que t’as des cheveux qui pètent les yeux, enfin disons que c’est rien de grave… »

Anda sourit doucement.

« – Oh je sais bien, mais c’est mon père. Il aime sa vie au calme et ne veut pas attirer l’attention, c’est juste comme ça… »

Du moins, c’est ce qu’elle avait toujours pensé. Mais il était tellement à cheval sur ce point que la remarque de Cassian résonnait bizarrement en elle. Il fallait dire qu’elle aimait sa petite vie tranquille, elle aussi, et n’avait jamais cherché à faire les choses autrement. S’installer au royaume ? Chez elle, ses voisins n’étaient pas à moins de cinq-cents mètres de sa maison. Elle n’osait imaginer comment les habitations étaient disposées aux alentours du palais.

« – Mais tu sais… j’en ai vu des gens, avec des énormes moumoutes en guise de manteau, avec des boucles d’oreilles si longues qu’elles traînaient par terre, ou même avec des jupes transparentes en forme de paraboles…
– Nooon ?
– Si si, j’te jure ! Des trucs affreux ! »

 

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Cassian se mit à rire, guettant les expressions d’Anda. C’est qu’il essayait de la distraire à coup sûr.

« – Alors franchement, tes cheveux à côté se fondent bien dans le décor. »

Elle le remercia silencieusement, se fendant d’un sourire sincère. Mais autre chose trottait dans la tête du jeune homme, si bien qu’il ne put s’empêcher d’être curieux de nouveau.

« – Mais tu habites où, en fait ? »

Elle le regarda étrangement. Jamais elle n’avait eu à répondre à cette question. Les personnes qui avaient compté dans sa vie connaissaient sa maison depuis longtemps, et pour le reste, il n’avait jamais été question de faire visiter l’endroit. Elle chercha ses mots, comme si elle s’apprêtait à révéler un lourd secret alors qu’il ne s’agissait que de l’emplacement de son espace de vie.

« – Dans un coin vachement reculé de la forêt par rapport au royaume, je ne sais pas si tu connais, à côté du grand lac…
– Ah oui effectivement, pour être reculé… c’est reculé. »

Cassian avait étudié tout ce qu’il pouvait concernant le royaume, même si ça ne l’intéressait pas réellement. La géographie, l’histoire, la royauté… tout y était passé.
Il finit par hausser les épaules. Le père d’Anda devait simplement aimer la liberté et la nature au point d’élever sa fille, raffolant des mêmes valeurs, au loin. Enfin au loin, ils n’étaient pas coupés de tout non plus. Ne souhaitant pas montrer son côté perplexe, Cassian reprit l’observation du voisinage et incita Anda à en faire de même, ce qu’elle fit sans se faire prier. Elle aimait ces petits moments.

Ils passèrent l’après-midi ainsi, dans une complicité certaine, renforcée lorsqu’ils décidèrent de voler discrètement des pâtisseries laissées sur le rebord d’une fenêtre pour qu’elles y refroidissent un instant. Anda regrettait un peu de ne pas avoir pris le baluchon que son père lui avait proposé à midi. Mais un peu, seulement.

Lorsque le jour se mit à tomber, elle prit poliment congés auprès de Cassian, sans se demander si elle allait le revoir ou non. Elle n’avait pas plus envie de s’encombrer l’esprit avec ça que la veille, et laissait volontiers les choses se faire. Si elle le revoyait, ça pouvait être positif, et si elle ne le recroisait pas, chacun poursuivrait sa route sans regret.

 

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De retour dans sa forêt, Anda pris le temps, comme à son habitude, d’apprécier à sa juste valeur le calme de l’endroit. Après quoi elle monta dans la petite maisonnée, mais ne décela aucun bruit. Elle passa la tête dans la cuisine, mais elle était vide. A tout hasard, elle alla au dernier étage, voir si son père avait décidé de dormir un peu. Mais l’endroit était silencieux également. Sachant où il pouvait être en dernier recours, elle redescendit et se dirigea vers le lac. Le temps que son petit manège lui prit permit à la nuit de se faire entièrement sa place.

« – Ah, salut ma puce !
– Salut papa ! C’est bizarre de ne pas te voir derrière les fourneaux à cette heure-ci. »

L’intéressé partit dans un franc rire. C’est qu’elle n’avait pas tout à fait tort, la petite Anda.

« – Je me suis dit que ça pouvait être sympa de faire quelque chose au feu, ce soir… »

Ce à quoi sa fille acquiesça avec un sourire certain. Mais ce sourire-là finit par se dépeindre lentement. Partager un moment avec son père lui rappela ses interrogations et celles de Cassian sur la discrétion que Revan aimait tant, et qui lui avait jusqu’à présent paru si naturelle…

Pour la première fois de sa vie, Anda doutait.

 

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